Au début de ce mois, j’ai eu la joie d’assister au colloque international, organisé par la Faculté universitaire de théologie protestante à Bruxelles (FUTP), autour de la figure biblique d’Hagar et de ses métamorphoses au fil des siècles et des contextes. Sur ce blog nous avons déjà écrit sur Hagar, mais tant de choses restent à explorer et attendent encore de nous inspirer pour les défis sociétaux d’aujourd’hui !
J’ai particulièrement apprécié la richesse des interventions, la diversité des voix qui se sont exprimées – les exposés ont été apportés par des voix chrétiennes, juives et musulmanes – et l’intégration de la dimension artistique dans le colloque, comme la lecture d’extraits de la pièce de théâtre « Agar dans le désert » de la romancière et philisophe Germaine de Staël (1766-1817) et la réception artistique du personnage d’Hagar en Occident.
Dans les récits bibliques et dans le Midrash
Nous avons voyagé dans les différentes traditions et avons commencé par nous intéresser à la présentation d’Hagar dans les récits bibliques et dans le Midrash.
Les questions tournaient autour de la maternité – la maternité a-t-elle était libératrice pour Hagar ? – mais aussi autour de la paternité, avec un Abraham qui s’est, à plusieurs reprises, séparé de ses fils. Que cela exprime-t-il de sa paternité ? Tant d’éléments encore à approfondir !
Jeanine Mukaminega, professeure de l’Ancien Testament à la FUTP, a démontré le parallèle qui existe entre la figure d’Hagar et celle d’Abraham d’une part, faisant d’Hagar une matriarche, et celle de Moïse d’autre part, soulignant son destin de libératrice. De quoi poser un regard renouvelé sur la figure Hagar et de la faire sortir de l’ombre, c’est à quoi contribue également le constat suivant :
« Hagar est la première femme nommément mentionnée dans la Bible à dialoguer avec Dieu. Ce détail n’est pas anodin : il exprime la possibilité d’une théologie de l’altérité où Dieu se révèle et s’engage avec ceux qui sont en marge[1]. »
Ensuite, le professeur émérite à l’ULB et directeur de l’Institut des études du judaïsme, Thomas Gergely, nous a conduit à travers les différents commentaires rabbiniques, appelés Midrash, mentionnant Hagar, surtout sous la plume de Rachi, célèbre rabbin exégète du Moyen Âge. Hagar était-elle une princesse égyptienne, la fille du pharaon ? Quétoura qu’Abraham épouse à la mort de Sarah, était-elle en réalité Hagar sous un nouveau nom ? Nous constatons que les rabbins tantôt louent Hagar, tantôt la réprimande durement : n’a-t-elle pas abandonné son fils dans le désert « sous un arbuste » (Gn 21 : 15), ne supportant pas de le voir mourir, s’installant « à la distance d’un jet de flèche » (Gn 21 : 16), au moment où il avait le plus besoin d’elle ?
Hajar dans le coran : confiance, dépassement et mémoire
Quelle est la Hagar ou plutôt Hajar que le Coran mentionne une seule fois ? Farid El Asri, professeur-assistant de Sciences-Po Rabat et directeur et co-fondateur du European Muslim Research on Islamic Development (emridNetwork) à Bruxelles, nous a conduit à travers un voyage passionnant à la découverte d’Hajar dans la tradition musulmane. Il a montré comment Hajar, plaçant une confiance radicale en Dieu, a transcendé les statuts d’une culture patriarcale par des transgressions.
C’est la maternité qui opère comme dépassement, comme transformation de son statut d’esclave. Elle se retrouvera même dans la lignée dont descendra le prophète et reçoit, selon certains, le statut de prophétesse. Autour de cette figure féminine, qui joue évidemment aussi un rôle important dans le féminisme musulman, s’est développé une pratique religieuse, rituelle, appelée Hajj, faisant allusion à son histoire : au cours du pèlerinage à la Mecque, les pèlerins doivent parcourir sept fois le trajet entre deux collines comme Hajar l’a fait à la recherche d’une source d’eau pour abreuver son fils.
Typologie d’Hagar dans la lettre aux Galates
Après quelques « pérégrinations d’une princesse maghrébine en Asie centrale »[2], présentées par Damien Labadie, chercheur au CNRS, nous nous sommes tournés vers le Nouveau Testament, guidés par Régis Burnet, professeur du Nouveau Testament à l’UCL. Son exposé tourait autour de la question suivante : Que voulait dire l’apôtre Paul quand il a utilisé la typologie autour d’Hagar dans la lettre aux Galates, au chapitre 4, aux versets 21 à 31 ? Il a été insisté sur le fait qu’il s’agit bien d’une typologie, « incomplète » comme toutes les typologies et dont il faut se méfier de tout systématiser, et non pas d’une allégorie. Selon le professeur, personne ne sait ce que Paul voulait dire réellement, mais son but semblait être de donner une explication pour la présence de la persécution d’une partie des juifs, que l’apôtre appelle « la Jérusalem d’en-bas » envers une autre partie des juifs, appelée « Jérusalem céleste ». Dans cette typologie, Hagar est réduit à quelques traits servant l’argumentaire de Paul.
Les deux exposés suivant ont été consacrés à la réception de la figure d’Hagar chez les Pères de l’Eglise, Nicolas de Lyre – un exégète du XIIIe siècle –, le cardial Cajétan au XVe siècle et les réformateurs. Les uns dépeignent Hagar avec des couleurs principalement lumineuses, les autres en en utilisent des plus sombres, ce qui est le cas de Calvin et globalement des Pères.
Hagar et la survie
Un des objectifs du colloque était d' »approcher la dimension subversive d’une figure de résilience qui met au jour les systèmes d’oppression« [3]. Cela ressort particulièrement, mais non exclusivement, quand on se penche sur la réception d’Hagar parmi la communauté womanist[4]. C’est Bernard Coyault, professeur et doyen de la FUTP, qui nous a initié à cette démarche, prenant comme point de départ le livre « Sisters in the Wilderness » de la théologienne Delores S. Williams. Dans cet ouvrage, l’autrice fait la distinction entre deux traditions d’appropriation des récits bibliques par la théologie afro-américaine : celle de la libération, à laquelle on associe entre autres Moïse, Daniel, Jésus, Paul et Silas, et celle de la survie qui s’appuie sur le personnage d’Hagar.
Des traces de l’histoire d’Hagar sont présentes dans les récits d’esclavage. Delores S. Williams montre les nombreuses similitudes qui existent entre la vie d’Hagar et les conditions des femmes afro-américaines (héritage africain, arrière-plan d’esclavage, brutalité subie par les esclaves et certaines travailleuses contemporaines, eslaves privées du contrôle sur le corps, tentative de fuites…). Ces liens approchent Hagar et les femmes afro-américaines aussi an niveau spirituel :
« À l’instar d’Hagar, modèle de persévérance, de foi et d’autonomie, les femmes noires spirituelles ordinaires s’élèvent au-dessus des forces qui détruisent leur vie et “se frayent un chemin là où il n’y a pas d’issue” (“make a way out of no way” – D. S. Williams)[5].
La vie de la matriarche, comme dans celles des femmes esclaves ou descendantes d’esclaves, montre que Dieu est présent à leurs côtés, mais soulignent aussi le côté volontariste mis en avant par les womanists : la fuite d’Hagar se fait de sa propre initiative. Aujourd’hui encore, il y a des prédicatrices comme Jackie Hill Perry et Min. Chandra C. Plowden qui s’inspirent d’Hagar faisant perdurer la clé herméneutique de la survie.
Pour aller plus loin
En conclusion, Asma Lamrabet, essayiste et féministe musulmane, nous a ouverts aux dimensions de solitude et d’exil dans le récit d’Hajar, cheffe de famille, présentée comme un symbole des femmes, des personnes réfugiées et déplacées.
Nous retenons les thèmes de la maternité et de la paternité, les défis de la famille monoparentale et les expériences douloureuse du déplacement et de l’exil comme potentiels lieux où l’histoire d’Hagar peut nous inspirer et nous bousculer.
Références
[1] Argumentaire du colloque.
[2] Hajar dans les Qisas al-‘Anbiya’ de l’écrivain Rabghuzi (XIVe s.). Les Qisas al-‘Anbiya’ sont les « œuvres littéraires relatant la vie des prophètes de l’islam » (Wikipédia).
[3] Argumentaire du colloque.
[4] « Le womanism est une théorie sociale basée sur l’histoire et les expériences quotidiennes des femmes noires. » (Wikipédia). C’est une branche du féminisme.
[5] Argumentaire du colloque. « A way out of no way » est le leitmotiv de l’ouvrage de Delores S. Williams.


Merci beaucoup Lydia de nous avoir un peu transporté dans ce colloque avec ses différents intervenant.e.s, très très intéressant et nouveau pour moi.
Bonjour,
merci pour cette étude très intéressante.
Pour moi, Hagar peut représenter toutes les femmes de l’Histoire, en exil d’elles-même,
dépossédées de leur vie propre pour servir surtout les désirs et les besoins des autres,
parce qu’elles sont nées femme.
C’est une figure de la femme « esclave » dans le sens qu’elle ne peut choisir sa vie,
passant de l’autorité du père ou du frère aîné puis à celle du mari ou du fils,
ou des perversions de la société comme les mères porteuses.
Certains esclaves même, ont préféré la sécurité d’un bon maître qui leur assurait la
sécurité plutôt que le risque de la liberté. Hagar, elle, parce qu’ elle avait confiance en Dieu,
(la suite nous le montre) a eu le courage de fuir, partir dans un désert plutôt que de continuer à être humiliée ! Dieu a honorée la fierté de cette femme. Elle est la mère
de toutes les femmes qui jusqu’à ce jour se battent pour LA LIBERTE d’être elle-même, pour être respectées dans les droits fondamentaux de tout être humain.