Progresser en Église

Que faut-il penser de l’écriture inclusive?

Pour certains, son utilisation trouble les pratiques d’apprentissage de la langue française. Pour d’autres, comme Jean-Marc Bellefleur, pasteur de l’Association Baptiste (AEEBLF) c’est un instrument visant à lutter contre l’invisibilité des femmes. Un des rôles de l’Église ? Une vidéo en partenariat avec Campus Protestant.

A l’heure actuelle, dans notre langue, le masculin ou la forme masculine fait office de neutre. Par exemple, si je vous dis « les habitants d’une ville », vous comprendrez que je parle des habitants hommes et des habitantes femmes. C’est contre cette invisibilité des femmes que s’élève l’écriture inclusive.

L’écriture inclusive est « l’ensemble des attentions graphiques et syntaxiques qui permettent d’assurer une égalité de représentation des deux sexes » (Manuel de l’écriture inclusive).

Le plus caractéristique de l’écriture inclusive est le point médian, qui fait grandement débat.

S’agit-il d’un gadget de mouvements féministes ?

Je ne pense pas. Il y a un vrai enjeu sociétal – d’ailleurs dans le mouvement féministe aussi – et nous avons à faire, en ce qui concerne l’invisibilité des femmes, à un vrai problème de société. Les femmes ont longtemps été exclues de nombreux domaines de la vie en société. Voici quelques exemples de domaines d’exclusion, dans lesquels il a fallu que les femmes conquièrent leur place, parfois de haute lutte : sciences et techniques, arts plastiques, écriture, composition musicale (et même jeu d’instrument), sport, médecine, politique, enseignement, conduite et pilotage, direction d’entreprise, administration, police, etc. Alors il y a quelque chose d’injuste à ce qu’une fois ces places conquises, les femmes soient de nouveau passées sous silence, puisqu’on emploiera que des noms masculins pour désigner leur fonction, leur métier. Quand on sait par exemple que les femmes n’ont longtemps pas eu accès aux métiers scientifiques, de ne parler que des « ingénieurs » et pas des « ingénieures » peut faire crier, sursauter certaines personnes.

Mais la règle est là, le masculin fait office de neutre. J’ajoute celle du « masculin qui l’emporte » : quand il y a plusieurs noms des deux genres, il faut conjuguer les verbes et mettre les adjectifs au masculin. On dit que c’est une règle de grammaire, sans plus, qui n’a aucun lien avec la société… Je vous propose à ce sujet une mise en perspective historique faite par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, dans son livret intitulé Pour une communication publique sans stéréotype de sexe (pp. 22-23) :

« Le masculin ne l’a pas toujours emporté sur le féminin. La langue française n’est pas immuable. L’usage du féminin a longtemps été dans les normes, dans le vocabulaire comme dans la grammaire. […]

« Jusqu’au XVIIe siècle, tous les noms de métier, fonction et dignité exercés par des femmes étaient nommés au féminin. […]

« Ce sont les réformes des grammairiens et lexicographes au XVIIe siècle qui ont imposé la règle du masculin qui l’emporte. […]

« En 1647, douze ans après la création de l’Académie française, l’un de ses membres, Claude Favre de Vaugelas, préconise que le masculin doit l’emporter en grammaire au motif que  » le masculin est plus noble que le féminin ». Un siècle plus tard, le professeur Nicolas Bauzée justifie que, selon lui, « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». […]

« C’est en 1882 que l’État tranche en faveur du masculin lorsqu’il rend l’instruction publique obligatoire. Des mots présents dans le français ancien disparaissent alors, tels que le féminin de médecin : médecine ou médecineuse. Alors que les métiers moins valorisés socialement n’ont jamais été privés de leur féminin lorsqu’ils en avaient. »

Le langage comme expression d’une mentalité

On n’a plus, aujourd’hui, cette mentalité mentionnée dans cet extrait, bien évidemment. Faut-il alors en conserver l’expression linguistique ? C’est la question que l’écriture inclusive pose. D’ailleurs elle donne la réponse : non, il ne faut pas conserver l’expression de ce sexisme prononcé qui a présidé au choix de règles de grammaire.

Voici ce que prône l’écriture inclusive, d’après le Manuel d’écriture inclusive (téléchargeable comme le livret du HCE sur internet) :

  • Termes englobants ou épicènes. Par exemple, sur la porte du bureau où se trouve le directeur ou la directrice, marquer plutôt « Direction » au lieu de marquer « Directeur » ou « Directrice ».
  • Termes au féminin comme au masculin, comme « les habitants et les habitantes ». Cette manière de faire a été inaugurée, paraît-il, par le Général de Gaulle lui-même, qui a commencé à s’adresser aux « Françaises et aux Français ». A l’écrit, on peut utiliser le point médian, et ainsi raccourcir un peu l’expression écrite.
  • Féminisation des noms de métier (« ingénieure »), des noms de fonctions, de grades, de titres.

Le point médian se situe au milieu de la lettre et non pas en bas comme un point de fin de phrase. Par exemple, « auteur·trice ».

Il s’agit plus d’un retour à la forme féminine de ces noms, qui a déjà existé, que de leur féminisation.

  • Accord de proximité. Au lieu de mettre le masculin dans tous les cas, il s’agit de retrouver des pratiques déjà présentes avant la masculinisation. La règle de proximité consiste faire l’accord avec le nom le plus proche : « Georges et Denise sont présentes. » Ou alors : « Denise et Georges sont présents. »

Le langage inclusif, un sujet pour la foi chrétienne?

L’écriture inclusive – ou le langage inclusif – est à la croisée de différents domaines, et c’est bien ce qui en fait un sujet délicat et complexe : sciences du langage, lexicographie, la grammaire ; l’éthique ou la sociologie, puisqu’on parle des hommes et des femmes et de la représentativité des femmes dans la société ; l’histoire, étant donné les siècles d’usage de notre langue ; la politique, comme en témoignent des débats houleux à l’Assemblée nationale… Qui donc est légitime pour parler de l’écriture inclusive ? Le suis-je en tant que pasteur ?

Une linguiste, Julie Abbou, explique que ce sont des théologiennes protestantes et évangéliques, américaines et féministes, qui ont commencé à parler d’écriture inclusive dans les années 70. Parce qu’autant les Églises ont été – et sont encore, pour bon nombre d’entre elles – des vecteurs de sexisme, autant il y existe aussi un vrai courant de réhabilitation des femmes et de recherche d’égalité. C’est dans ce courant que je m’inscris et l’écriture inclusive fait partie des sujets qui me concernent à ce titre. Je considère comme un devoir chrétien de lutter contre l’injustice, en général, dans l’Église et dans la société. Le sexisme est une injustice. L’invisibilité des femmes dans la langue est une injustice.

Un sujet débattu

Ceci dit, l’écriture inclusive doit être discutée. Elle est refusée par l’Education nationale, et dans les textes administratifs, notamment le point médian. D’autres services de l’État la refusent aussi, alors que le Haut Conseil pour l’égalité la recommande… Il y a donc débat au sein même de nos instances dirigeantes.

L’écriture inclusive pose un problème d’accessibilité, en particulier le point médian. Ce dernier complexifie la lecture, au point d’en fermer les portes aux moins à l’aise dans ce domaine.

Elle peut faire passer pour sexiste des propos qui ne le sont pas, à exiger que l’on dise toujours le féminin avec le masculin. Si je dis aujourd’hui : « Bonjour à tous ! », quelqu’un pourra me reprocher de ne pas avoir salué les femmes, alors que dans mon esprit le « tous » concernait les hommes et les femmes (en disant « Bonjour tout le monde », terme englobant, on coupe court à toute discussion).

Je trouve malgré tout que les noms de métiers ou de fonction mériteraient quand même un renouvellement de leur usage. De dire que les noms de fonction sont tous masculins… L’extrait du guide du HCE dit bien qu’on a su garder au féminin, sans sourciller, certains noms comme infirmière, ouvrière, alors qu’un préfet, qu’un ingénieur doit être au masculin. On voit ce qu’il y a derrière, on constate la subjectivité de l’application d’une règle.

Une langue vivante

Notre langue est un patrimoine, avec son histoire, sa culture. On ne peut pas la changer rapidement, en un claquement de doigt. On ne pourra pas tout changer. Par exemple, en France, État laïque depuis plus d’un siècle, des milliers de communes ont un nom qui célèbre un saint de l’Église catholique (Saint-Louis, Saint-Nazaire, Saint-Cloud…). On ne gomme pas toute l’histoire chrétienne de la France sous le prétexte de la laïcité, tout en étant bien convaincu de cette dernière. On a aussi l’amour du pays tel qu’il est. On peut aussi aimer la langue française, son histoire, et ne pas tout chambouler au nom d’une idéologie, dont on peut être convaincu, de même que la laïcité n’a pas modifié les noms de villes en France.

Ceci dit, notre langue est vivante, et se trouve influencée par une société qui évolue. C’est une société qui évoluait qui a provoqué la masculinisation des noms de métier ou de fonction. On peut bien vivre cette évolution dans l’autre sens ! Et nous sommes aujourd’hui dans une phase d’évolution importante concernant les relations entre les hommes et les femmes et les places respectives des uns et des autres.

Et si des personnes s’opposent à l’écriture inclusive, ce n’est pas nécessairement par amour de la langue française et de l’héritage, du patrimoine culturel qu’elle représente. Cela peut être aussi parce qu’elles ne sont pas favorables à la visibilité des femmes dans la société. Je crois en tout cas qu’il faut s’observer à ce sujet, se demander pourquoi on réagit de telle et telle manière face à cette écriture inclusive. Il faut être honnête quant à son ressenti et ses conceptions des relations entre les hommes et les femmes.

Une langue vivante, disais-je. L’écriture inclusive cherche à traduire cette évolution dans le langage. De ce point de vue-là, je pense qu’elle est légitime. Mais il ne s’agit pas de quelque chose d’abouti, quand bien même elle est prônée avec énergie par certaines personnes. Nous en sommes encore à des tâtonnements, notamment pour le point médian pour lequel il existe plusieurs manières de faire. Il ne faut pas considérer que l’écriture inclusive soit quelque chose à prendre ou à laisser. C’est un questionnement, une remise en question, une proposition d’évolution. Je suggère de la considérer de cette manière.

J’aime ma langue française, en tant que Français. En tant que chrétien, j’aime aussi l’équité, notamment entre les hommes et les femmes. J’aime les personnes qui ont du mal à lire, pour lesquelles l’écriture inclusive est un peu exclusive.

Je ne vais pas conclure. Il faut trouver un équilibre, rechercher un consensus, des conventions à établir. Le travail n’est pas terminé, mais j’espère bien qu’il va continuer.


Coproduction : Campus protestant / Servir Ensemble – servirensemble.com
Intervenante : Jean-Marc Bellefleur, Pasteur, Églises baptistes de Mulhouse et Saint-Louis.

servirensemble.com est le fruit de différents auteurs et c'est la richesse de ce blog. Vous trouverez le nom de cet auteur à la fin de l'article. Vos contributions sont les bienvenues, contactez-nous!

3 comments on “Que faut-il penser de l’écriture inclusive?

  1. Caro D

    <>
    absolument !

    <>
    Mais il n’y a pas plus « d’invisibilité » des femmes que des hommes puisqu’on a bien compris qu’on parle des habitants hommes et femmes.

    Le combat pour l’égalité des droits femmes/hommes ne se jouera pas ici. C’est mon avis.
    Bises à tous (… et à toutes :p)

  2. rmcr1963

    Merci pour ce bon article, qui présente avec nuance les enjeux de l’écriture inclusive : « Mais il ne s’agit pas de quelque chose d’abouti, quand bien même elle est prônée avec énergie par certaines personnes … C’est un questionnement, une remise en question, une proposition d’évolution. Je suggère de la considérer de cette manière. »

    Je crois qu’il faut en effet distinguer la motivation, nobles, de rendre les femmes plus visibles dans notre société – et aussi dans l’expression de notre belle langue française.
    En cela, une réforme intelligente est souhaitable.
    Elle n’a pas attendu l’écriture inclusive, notamment avec la création ou la remise à jour de la description des métiers au féminin.

    L’écriture inclusive me pose des questions ou me semble errer, non dans l’intention qui a mené à sa création, mais en tant que moyen de répondre à cette intention :

    – Elle est une écriture. Elle passe à l’écrit (et à la lecture mentale), mais est imprononçable à l’oral.
    Or une langue qui se confine à l’écriture et à la lecture mentale est quasiment une langue morte.
    Une langue est vivante quand elle peut se dire et s’entendre – et se prêcher.
    L’écriture inclusive convient pour les règlements et autres documents de référence.
    Elle est donc gouvernée par un désir technique, descriptif.
    L’esthétique, la poésie, le lyrisme en souffrent.

    En tant que littéraire et que bibliste, je suis déjà passablement attristé de voir dans le monde évangélique un utilitarisme qui réduit la Bible à une simple banque de données, un super mode d’emploi de montage de meubles. Une récente version biblique ne différencie plus, dans sa mise en page, les passages poétiques des récits : même les psaumes n’ont plus guère de retour à la ligne. Sans doute un motif de gain de place et d’économie de papier est-il derrière ce choix regrettable.

    L’écriture inclusive me semble relever d’un état d’esprit – sinon d’une idéologie – mécaniste et utilitariste ; ou du moins totalement insensible à la beauté, à la « musique » de la langue française.

    – La critique de la primauté du masculin sur le féminin se fonde, à raison, sur des décrets successifs qui ont imposé de nouvelles règles à la langue.
    Je comprends qu’on veuille redresser la barre.
    Mais doit-on passer par une contremesure autoritaire, en image-miroir de décisions critiquées parce que, précisément, imposées de bas en haut ?
    Une langue évolue principalement par l’usage et des développements globaux (cf. les ajouts de nouveaux termes dans nos dictionnaires, dont les éditeurs sont sensibles à ces évolutions).
    L’écriture inclusive est proposée et codifiée par une élite, qui cherche à forcer un usage auprès de la majorité populaire. Ce sont des enseignants, des idéologues et des grammairiens qui promeuvent ce changement. Ce sont des gens socialement privilégiés.
    Sans tomber dans une argumentation démagogique, il y a un risque réel de voir le « peuple commun » subir le changement comme une nouvelle expression d’une caste de bien-pensants.

    – Dans la suite de cette considération, il me semble qu’on doit aussi prêter attention au contexte général de la réforme de l’écriture inclusive : celle du développement de l’idéologie « woke ». Celle-ci prône une culture de l’effacement (cancel culture), un nouveau moralisme qui, dans ses extrêmes, a mené à des autodafés de bandes-dessinées (Tintin, Lucky Luke, Astérix), considérés comme offensant telle ou telle minorité ethnique ou sociale.
    Si l’écriture inclusive s’impose avec succès, ne verra-t-on pas d’autres mesures prônées par l’agenda de ces idéologues s’imposer ?
    Cette nouvelle censure, ce nouvel ordre moral, refuse toute rédemption : chacun est assigné à sa « race », selon une catégorie comparable et inspirée des classes sociale du marxisme.
    À trop vite célébrer l’écriture inclusive, sans percevoir cette arrière-plan inquiétant, n’engage-t-on pas notre société vers un nouveau totalitarisme ?
    La vision du monde chrétienne est universaliste : elle ne reconnaît d’autre race que la race humaine. En cela, les chrétiens sont alliés de circonstance des antiracistes universalistes, qui se confrontent aux woke et autre racialistes.

    – Verra-t-on bientôt la réécriture des oeuvres littéraires du passé ?
    Les sublimes alexandrins de Victor Hugo ou de Lamartine laminés par la machinerie automatique de l’écriture inclusive – au prix de leur beauté, de leur équilibre ?
    Crainte excessive ? Puisse-t-elle l’être, mais nous savons que l’argument de la « pente glissante », souvent rejetée comme une erreur logique, s’est avéré trop souvent très pertinent.
    De concession en compromis, on en arrive à des voies sans retour et l’instauration d’une emprise culturelle et mentale qui débouchent vite sur une répression, y compris pénale.
    Combien de temps pourra-t-on prier le « Notre Père » sans être traité d’adepte du patriarcat ? Et je le dis en tant que féministe, qui sait lire toutes les descriptions féminines de Dieu dans la Bible.

    – Un petit questionnement technique me vient : est-ce que forme féminine et femme sont à identifier ? Certains termes féminins ne désignent pas forcément un être féminin (la peur, la société, la chaise…) et il existe de rares cas de termes féminins pouvant décrire des hommes (l’ordonnance, la vigie, la recrue, la sentinelle…).
    C’est ici que l’écriture inclusive se montre sous son aspect essentiellement mécaniste et technicien.

    – Latiniste et helléniste, je plaiderais pour la restauration du principe d’attraction (heureusement évoqué dans l’article) : un adjectif ou un pronom s’accorde avec le terme le plus proche (le nombre aussi). On aurait ainsi : « Mille hommes et une seule femme était présente » au lieu de : « Mille hommes et une seule femmes étaient présents. » Cette pratique a existé sans décret, et était fondée sur la recherche instinctive de facilité (le moindre effort est un chemin de bon sens qui permet d’élucider bien des pratiques).

    En bref, merci de cet article.
    Le défi est de maintenir la juste motivation de rendre leur visibilité aux femmes, notamment dans la langue française, tout en déployant des moyens qui ne dépouillent pas notre langue de sa beauté et qui la laisse se déployer dans toute sa richesse.
    Car la beauté est une des marques de la vérité.
    Comme notre Dieu est beau parce que vrai.

    Robin Reeve

    • Robin Reeve

      Excusez les quelques coquilles, dont un contresens. Je parle de « décisions critiquées parce que, précisément, imposées de bas en haut » : je voulais bien sûr dire « de haut en bas ».

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