Témoignages

Une pour toutes, toutes pour une ? l’anonymat de la vie des femmes

Prédicatrice, pasteure, responsable, chrétienne… toutes ces appellations sont-elles si neutres? Peut-on les penser sans la femme qui se trouve derrière ? Je vous invite aujourd’hui à une petite réflexion personnelle.

J’aimerais tout d’abord insister sur le fait que cette réflexion est tirée directement de ma propre expérience. Elle ne doit être en aucun cas normative ; si vous ne vous retrouvez pas dans ce texte, tant mieux ! Je voulais simplement partager ces pensées qui sont parfois sources de stress, ou au mieux d’interrogations pour moi.

Le fardeau de la femme

Jeune prédicatrice, mon Église me propose régulièrement de prendre la parole dans le cadre du culte.  J’ai du plaisir à prêcher, à étudier les textes et à donner un message encourageant à mon assemblée ; en tous cas j’essaye. Cependant, en préparant ma prédication, je me sens plombée par un poids qui ne devrait pas être là. Bien entendu, il est naturel de ressentir une certaine appréhension. J’ai d’ailleurs entendu dire que c’était l’inverse dont il fallait s’inquiéter. En effet, la responsabilité est lourde, et celui qui souhaite parler du Seigneur n’a pas une tâche facile. Inutile de rajouter de la pression là où il y en a déjà assez.

Oui, quand je m’apprête à prêcher, je ne sens pas seulement le poids de MA responsabilité mais également le poids de la femme. Mais qui est cette femme ? C’est l’incarnation de l’avancée du mouvement féminin, le nom que l’on donne à la personne qui prend place dans un monde d’homme. Vous la connaissez sûrement ! « Une femme prend place au Congrès », « Une femme reçoit trois étoiles au guide Michelin », « Une femme est la gagnante du prix Goncourt ». Elle a même fait ses armes dans la pop-culture ; nombreuses sont les chansons françaises qui parlent d’elle, je vous laisse trouver vos propres exemples.

Oui, quand je m’apprête à prêcher, je ne sens pas seulement le poids de MA responsabilité mais également le poids de la femme.

Maintenant, remplacez le mot femme par homme. Ça n’a plus beaucoup de sens. Bien sûr qu’un homme a reçu cet honneur, a pris ce poste, car c’est la norme ! La plupart du temps, l’homme sera nommé. Untel est devenu préfet, untel a gagné ce concours etc.

La femme est en représentation

Comme la Marianne de la République, une femme est la représentation de ce que différentes individues peuvent accomplir, sous le couvert de l’Anonymat. Comme si nous étions au service de cette femme que nous reconnaissons mais que nous ne connaîtrons jamais. Cette femme est espérée pionnière. On n’a pas encore vu une femme présidente de France. Elle n’a pas encore occupé tous les postes.

Et même parfois, une femme amène ses copines ! Comme, par exemple, lorsqu’on entend qu’unetelle a fait ceci ou cela, on entend dire « Argh ! vous les femmes… » C’est parfois comme si plus de trois milliards d’individus étaient comme un être pluricellulaire, et que chaque femme faisait partie de ce tout. Comme si nous étions toutes d’accord, que nous voulions toutes la même chose, étant responsables des actes de nos consœurs, et que nos personnes, nos êtres n’étaient qu’accessoire.

Ce phénomène touche beaucoup d’autres groupes minorisés. « Un homme noir devient président », « Un évangélique prend le poste de préfet » etc. Je ne veux pas me permettre de parler pour les autres, mais je souhaite simplement dire que la femme n’est pas la seule victime de cette manière de penser.

Une personne derrière la femme

En fait, elle devient un peu le masque que j’ai l’impression de revêtir, alors que j’en ai aucune envie. Ce dimanche, une femme va prêcher à l’Église. Alors que non, ce n’est pas juste une femme, mais une personne, unique, imparfaite et authentique qui va prendre la parole. Moi, Lula Derœux, je vais partager ce que Dieu m’a mis sur le cœur. Si j’arrive à faire un travail correct, gloire à Dieu, mais si, pour une raison quelconque, je n’arrive pas à faire passer le message que j’ai reçu, ce sera à moi, Lula qu’il faudra en vouloir, et pas à la femme. Car oui, je vous l’avoue, c’est ma hantise de décrédibiliser cette femme. J’ai peur que les personnes m’écoutant ne me voient pas pour qui je suis, mais comme une incarnation de toute la gente féminine. J’ai peur que mes sœurs soient jugées sur mes actions. En effet, je crains de déshonorer la femme. J’ai peur que, par ma faute, il soit dit « une femme ne sait pas prêcher ». Pourtant, je pourrais entendre que je ne suis pas compétente. Ça me ferait de la peine, certes, mais je peux le concevoir. En revanche, imaginer que je puisse desservir les autres prédicatrices, cette idée m’est insupportable.

J’ai peur que les personnes qui m’écoutent ne me voient pas pour qui je suis, mais comme une incarnation de toute la gente féminine.

Par contre, si un homme prêche, il ne représentera sûrement que lui-même. Si Monsieur Tartempion s’est mal débrouillé dimanche passé, personne ne dira « un homme est mauvais prédicateur », on dira que Monsieur Tartempion est mauvais prédicateur, et mine de rien, ça change beaucoup de choses.

Sauver la femme?

L’orgueil peut nous guetter également. « Si je prêche extrêmement bien, je vais peut-être faire que certains changent d’avis sur la question ? » Le syndrome du sauveur est un danger, et l’idée de pouvoir sauver la mise de la femme a de quoi nous faire réfléchir. Souvent, j’ai entendu des personnes dire « j’ai entendu untelle prêcher ou être pasteure, et ça m’a fait changer d’avis ». Notez que dans ces phrases, la pasteure ou la prédicatrice est nommée. Car quand on a un impact dans la vie de quelqu’un, ce n’est pas par ce qu’on est une femme, mais parce qu’on est unetelle ou untel. Nous touchons les autres par qui nous sommes réellement, et pas par notre genre.

La femme n’est pas non plus là pour nous rassurer, comme un sparadrap sur un bras cassé. « Si une femme est devenue présidente, c’est que la cause féminine a gagné, non ? » Et bien non, car sous cette étiquette, il se cache d’innombrables personnes. Et ce n’est pas parce qu’une femme a réussi qu’il faut en oublier toute les autres. La femme ne doit pas être un argument de bonne conscience. Non à la « femme-prétexte ».

Alors oui, je comprends ce que certains veulent dire avec ces phrases, je suis heureuse de voir des femmes prendre leur place dans les Églises, et dans la société. Mais ce ne sont jamais que des femmes. Ce sont des personnes que je respecte, que j’aime, que je connais, et qui sont des femmes. Lorsqu’une amie prend un poste, s’engage dans un ministère, assume une responsabilité, ce n’est pas un genre anonyme à qui cela arrive, ce sont des individus uniques avec une histoire, des rêves et des peurs. Comme vous, comme moi.

Dieu n’a pas appelé des hommes à Lui, un groupe anonyme et vague. Il a appelé Jean, Jacques, Paul etc. Dieu n’a pas appelé des femmes. Il a appelé Ses filles et Il les appelle par leur prénom. (Esaïe 43.1)

À propos Lula Derœux

Lula Derœux est étudiante en troisième année à la Faculté Libre de Théologie Evangélique. Jeune mariée avec un pasteur de la FEEBF, où elle est également impliquée, cette native suisse a comme passion la musique, tout particulièrement le chant, le septième art et la cuisine.

9 comments on “Une pour toutes, toutes pour une ? l’anonymat de la vie des femmes

  1. Tout a fait juste ! En Christ il n’y a plus ni homme ni femme, mais des êtres humains.

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  2. Merci pour ce témoignage. J’ai tant de fois prié pour que les gens qui m’écoutent oublient que je suis une femme et ne voient en moi qu’un membre de l’église qui exerce le don que le Seigneur lui a donné !

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  3. Jonathan HANLEY

    Excellent article. Merci.

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  4. Bref, c’est toujours aussi difficile d’être « une femme » !

    Plus sérieusement, votre réflexion est profonde et lucide.
    Derrière vos interrogations, on devine qu’aucune définition ou image
    de vous ne pourront épuiser qui et ce que vous êtes en profondeur,
    comme chacun de nous d’ailleurs peut le ressentir……..
    On touche au mystère de la personne !
    Dieu vous appelle par votre pré-nom Lula, en attendant (Apoc2.17) :
    « un NOM nouveau, que personne ne connait, sinon celui qui le reçoit ».
    En somme un secret entre Dieu et vous et qui se dévoile au fur et à
    mesure de votre cheminement. C’est ce manque qui pousse à vivre,
    ce nom que l’on connaitra quand on sera réalisé, unique et unifié,
    devenu semblable au Christ.
    Jacob est devenu Israël¨(le vainqueur)- Abram, Abraham- Saraî, Sarah……..
    Alors bonne route !

    Aimé par 1 personne

  5. Merci Lula pour votre témoignage courageux d’étudiante en théologie. Oui, vous sentez le poids des siècles et des générations d’oppression des femmes.. N’était – elle pas sous tutelle depuis la nuit du temps soit du père, du frère ou enfin de son mari ?
    En effet, du temps biblique – les deux testaments – les femmes sont considérées comme « mineures » à vie. Il était donc sur un plan juridique normal qu’elles aient été soumises aux hommes qui eux, étaient « majeurs ». La plupart des populations dans le monde fonctionnaient sur ce schéma, avec des multiples abus de toutes sortes, dont religieux. En pays islamistes il existe de nos jours encore des modèles historiques.
    La France, quant à elle, a voté enfin en 1938 (!) la suppression de « l’incapacité civile et juridique de la femme ». Elle peut maintenant s’inscrire à l’université, étudier la théologie etc. ouvrir un compte en banque à son nom et sans autorisation masculine.
    Merci Seigneur pour ceux de la génération des grands-parents ont mené ce combat… Et surtout, n’oubliez pas qui nous sort de l’oppression :
    « LE CHRIST NOUS À LIBERES POUR QUE NOUS SOYONS VRAIMENT LIBRES. ALORS, RESISTEZ ! (Gal.5,1)
    Elsa

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  6. Claire

    Magnifique ton texte!
    Moi qui ne vais à l’église que pour les enterrements et mariage de ma chère filleule, j’apprécie infiniment les discours faits par les femmes : quasi pas de langue de bois, réalisme, courage et intelligence. La même chose pour les politiciennes qui ne sont pas trop inféodées à leur parti.
    La voix féminine est agréable à écouter.
    Mais, nous devons souvent baisser notre voix de quelques octaves et surtout éviter un tic inspiré par la gêne, soit la répétition des mots Petit, petites, petite, petits ! Et éviter aussi le faussement humble « Je voudrais poser une petite question. »

    Aimé par 1 personne

  7. Nathalie Samso

    Merci pour ce message constructif, j’ai bien aimé.

    Le ven. 28 août 2020 à 10:02, Servir Ensemble a écrit :

    > Lula Derœux posted: « Prédicatrice, pasteure, responsable, chrétienne… > tous ces appellations sont-elle si neutres? Peut-on les penser sans la > femme qui se trouve derrière ? Je vous invite aujourd’hui à une petite > réflexion personnelle. J’aimerais tout d’abord insister sur le » >

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  8. Raymonde blondeau

    Je prends la parole, pour répondre à Lula Deroeux.
    Il me semble que ce dont elle parle est tout simplement le « poids du contexte social ET RELIGIEUX » dans lequel nous avons grandi et vécu. J’ai aujourd’hui 78 ans, et j’ai été Médecin Généraliste toute ma carrière. Ce qui veut dire que j’ai commencé à penser à devenir médecin il y a environ 60 ans. A cette époque, une femme, Dominique Terrail, avait écrit un livre : « mon métier d’homme », pour raconter sa vie de médecin généraliste. C’était « l’air de l’époque »…

    Filles de paysans, avec mes sœurs et notre mère, nous travaillions tout l’été dans les champs, « avec les hommes ». C’était l’époque où on ramassait le « fourrage en vrac », et les gerbes l’une après l’autre (avant l’arrivée des machines dans les campagnes). Dans les champs, il était exact que « les hommes » étaient « plus forts que les femmes ». J’ai donc grandi avec cette idée, qui était incontestablement vraie… De là à penser que « l’homme est plus que la femme » cela ne faisait de doute pour personne… Ma place de 2e rang me convenait parfaitement, et ne m’empêchait pas de vivre ce que je souhaitais. Y compris mes rêves… Et puis, un jour comme les autres, où je ne demandais rien de particulier à personne, je suis tombée sur le verset : « il n’y a plus ni homme ni femme » !…Dans ma famille évangélique, la Bible était « l’autorité absolue », et j’ai regardé, très étonnée, tomber à mes pieds ce « morceau de verset » que le Seigneur venait de me « tailler ». Et quand le Seigneur taille, « Il taille court !!!… » C’était écrit ! je ne pouvais pas faire comme si çà n’y était pas, et j’ai donc commencé à « digérer cette absence » ( qui, elle, me gênait, dans mon « éducation évangélique »).

    Quand j’ai commencé « Médecine », il y avait beaucoup plus de filles en médecine, donc notre présence était largement banale.
    Quand je me suis installée comme médecin, je faisais partie d’un groupe de « Formation Médicale Continue » (FMC) dans lequel je me sentais tout à fait à l’aise. La mentalité était : « un médecin généraliste égale un médecin généraliste », les paroles étaient équivalentes, et chacun(e) avait le droit de s’exprimer. Si les idées et opinions étaient différentes, c’était un enrichissement.
    Avec mes consoeurs, nous échangions souvent entre nous, pour nous apercevoir que nos opinions nous étaient souvent communes, et plus ou moins différentes de celles de nos confrères. Et nous avons pris conscience que notre façon de faire de la médecine générale, était sans doute un peu différente de celle de nos confrères !…

    Et un jour, au détour d’une phrase, dans notre groupe de FMC, j’ai « lâché cette info », dont nous venions de prendre conscience !…Et j’ai été alors, très étonnée de la réaction de nos confrères hommes !!!… Un « émoi », comme s’ils découvraient soudain, qu’il y avait « des femmes » dans notre groupe…Ils se sont très vite ressaisis (ne voyaient-ils pas « des femmes » tous les jours, dans leur pratique ?). mais je suis restée, dans le groupe, plus ou moins, « la porte-parole des femmes » Et quand on s’est mis à « écrire et enseigner la médecine générale », les filles , qui étaient de plus en plus nombreuses en médecine, sont venues demander aux « généralistes enseignants » ( qui n’étaient que des hommes au début) : « est ce qu’on ne pourrait pas rencontrer des femmes médecins généralistes ? » ils ont été très contents d’avoir une « réponse toute prête : Blondeau ! », et ils m’ont transmis immédiatement la demande. Je me suis donc retrouvée avec eux, en train de réfléchir au prochain cours. Et au début, il y avait « un peu d’émoi » dans le groupe. Je les connaissais tous, et avait des relations sans aucun problème avec chacun d’eux, donc je trouvais que cet « état d’esprit » n’avait pas lieu d’être. Alors, je leur ai dit avec un « sourire amical » : « c’est fou ce que vous êtes fragiles !!!… Et, en une seconde, l’émoi a totalement disparu, et nous avons retrouvé notre « groupe mixte » initial normal, qui nous permettait de fonctionner totalement librement… Tout le monde était conscient que nous étions un groupe d’hommes et de femmes, en train de travailler ensemble, mais ce n’était un problème pour personne. Quand il y avait des avis un peu différents, c’était tout le groupe qui en était enrichi.

    Nous avions dépassé le poids du contexte social dans lequel nous avions grandi, pour nous retrouver dans un « groupe social normal ». Aujourd’hui, je me rends compte que çà n’était pas forcément le cas pour tous, et que nous étions sans doute « un peu en avance ». C’était en lien avec notre profession. Nous étions seulement dans le peloton de tête, pour tracer la voie pour les autres…

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  9. Victoria Declaudure

    Très bel article, Lula!

    Ce matin je lisais un article dans la presse britannique, ‘Première femme nommée chef d’une banque de Wall Street’ … (elle s’appelle Jane Fraser, une écossaise …)

    Je suis sûre que nous sommes nombreuses à avoir ressenti ce poids que tu décris. Autre phénomène, parfois on s’attend à ce qu’une femme soit « conférencière » (à la Joyce Meyer / Stephanie Reader, amender selon le milieu)… sans qu’aucune formation n’existe.

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