Progresser en Église

La misogynie dans l’Église?

Mario Leimgruber, pasteur à Neuf-Brisach (68)

Il y a une quinzaine d’années, l’Église, dans laquelle j’exerçais un ministère pastoral, a eu le souhait de clarifier la place de la femme dans l’Église. En effet, il arrivait ponctuellement qu’une missionnaire y apporte la prédication et nous voulions, par souci de cohésion avec les Écritures, revisiter les textes bibliques pour les écouter à ce propos et ainsi clarifier notre position. Aussi, lors de la lecture des textes de la Bible et en nous aidant de commentaires, nous avons rencontré une grande diversité de points de vue chacun argumentés à partir des Écritures.

Dans le cadre de ce travail, une question fondamentale nous est apparue. Elle devait, selon nous, précéder la lecture et l’analyse des textes bibliques : « Quel est notre rapport aux femmes ? » Ou, de manière plus abrupte, « avons-nous un postulat misogyne ? »

Par misogynie, il ne faut pas seulement comprendre littéralement « la haine de la femme », mais aussi toute forme de domination masculine sur le féminin, de manière si discrète, voire douce, qu’elle est quasiment imperceptible. Ainsi, formulé lapidairement, la misogynie tend à vouloir hiérarchiser les sexes, où le féminin est inférieur au masculin.

Cette question nous a paru fondamentale puisque la femme, dans l’histoire judéo-chrétienne, tient plutôt une place d’être inférieur.

  • Ainsi, par exemple au 4e siècle, le théologien Jérôme attribuait aux femmes l’origine du péché et celle des hérésies, tandis que Saint Augustin affirmait que « l’homme est seul pleinement image de Dieu. Inférieure donc à l’homme, la femme doit lui être soumise ». Au 13e siècle, il n’existait, pour Saint Thomas d’Aquin, qu’un seul sexe, le masculin, la femme n’étant qu’un mâle déficient. Il écrit : « la femme est créée pour aider l’homme, mais seulement en vue de la procréation, car, pour tout autre travail, l’homme trouverait chez un autre homme une aide plus efficace ». Nous pourrions multiplier les exemples de pensées qui remontent déjà à Platon et dont notre société porte encore les traces.
  • Dans son livre « La domination masculine », Pierre Bourdieu, sociologue reconnu, cherche à démontrer la domination masculine dans une société construite sur des modes masculins reposant sur les principes de la compétition et du mode dominé-dominant; il lui donnera le terme d’habitus. Pierre Bourdieu explique cet état en raison des habitus, qui « sont le produit de l’histoire de l’agent, il ont été formés par les conditions et les expériences antérieures et en portent les traces à la fois ineffaçables et efficaces dans le présent.[1]« 
  • Paul Tournier, médecin et auteur chrétien, va également dans ce sens, dans son livre « La mission de la femme ». Pour lui, « la civilisation occidentale est masculine, toute ordonnée aux valeurs masculines : froide objectivité, raison, puissance, efficacité et rivalité ». Cet homme de raison reconnaît pourtant dans son livre, qu’il lui arrivait régulièrement de donner moins de poids aux paroles féminines, dont celle de sa femme plus intuitive, tant les habitus étaient vivaces.

De fait, et en lien avec l’histoire, il nous est apparu que la probabilité d’une subtile misogynie, inscrite comme habitus en raison d’une longue mémoire dans ce sens, devait être reconnue et admise pour la placer comme postulat de compréhension des textes bibliques.

Ce postulat nous est apparu d’autant plus important si nous tenons compte du récit de la Genèse 3:16-19 qui présente la domination de l’homme sur la femme comme une malédiction. Ainsi, la question de la place de la femme dans l’Église renvoi aussi, selon nous, à re-considérer ce récit de la Genèse et des conséquences sur les relations hommes-femmes.

En parlant de postulat plus haut, nous voulions inviter à ne pas lire les Écritures à partir d’une posture de malédiction-misogynie justifiée bibliquement. Il nous fallait aussi nous interroger en amont, si notre Église présente une misogynie ou non, et de reconnaître qu’il n’est pas simple d’y répondre, tant celle-ci peut apparaître comme normative, voir « biblique ».

Pour aller un peu plus loin encore, nous pouvons y découvrir un enjeu théologique et existentiel de taille et cela, au moins, sur deux points.

  • Premièrement, la misogynie abîme l’être humain créé à l’image de Dieu ; elle en devient bancale. Ceci permet d’affirmer que l’image de Dieu se retrouve là où la femme trouve sa juste place.
  • Puis, C.S. Lewis, au-delà de l’homme et de la femme en tant qu’êtres sexués, parle de principe féminin et principe masculin. Pour lui, le principe féminin représente la fécondité, l’accueil, la matrice puisque c’est elle qui « donne la vie ». Il souligne que face à Dieu, l’être humain est féminin, puisqu’il est appelé à accueillir le don de Dieu pour naître de nouveau.

En comprenant cet enjeu nous avons saisi, qu’au-delà de savoir si une femme pouvait prêcher ou non, il nous fallait surtout travailler à changer notre mentalité (habitus) qui trouve aussi son terreau dans un monde misogyne et offrir au monde des relations hommes-femmes restaurées et mutuellement bénissantes.  Toutefois, nous tiendrons compte que cet article a été écrit par …. un homme… !

Bibliographie :

  • Beate Krais,  Autour du livre de Pierre Bourdieu La domination masculine  , Travail, genre et sociétés 1999/1 (N° 1), p. 214-221
  • Bourdieu Pierre, La domination masculine. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 84, septembre 1990. Masculin/féminin-2. pp. 2-3
  • Crété Liliane, Le protestantisme et les femmes, « Aux origines de l’émancipation », 1999, Labor & Fides, Genève
  • Maillot Alphonse, Eve, ma mère, « étude sur la femme dans l’Ancien Testament, 1989, Letouzey & Ané, Paris
  • Moltmann Elisabeth et Jürgen, Dieu homme et femme, 1984, Cerf, Paris
  • Tournier Paul, La mission de la femme, 1979, Delachaux et Niestle, Lausanne – Paris

[1] Beate Krais, « Autour du livre de Pierre Bourdieu La domination masculine  », Travail, genre et sociétés 1999/1 (N° 1), p. 214-22

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3 comments on “La misogynie dans l’Église?

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