Témoignages

Joëlle Sutter-Razanajohary, pasteur

Joëlle Sutter-Razanajohary, pasteur de l’église Baptiste d’Annecy (Feebf) depuis 2008 raconte sa recherche de cohérence face à un écartèlement intérieur: répondre à l’appel pressant du Seigneur et accepter par là même de bousculer les structures, les fonctionnements et même, la part intérieure de soi qui est en accord avec la compréhension traditionnelle de la place des femmes.

J’ai 55 ans. Je peux déjà faire ce geste qui consiste à se retourner sur soi, sur le trajet de sa vie pour essayer d’y trouver une forme de cohérence, un dessin, à fortiori, un dessein…. Sur ce chemin, je sais que je trouverai  de  belles histoires et d’autres moins belles, des jours inoubliables et des jours que j’aimerai pouvoir rayer de ma mémoire… mais l’un des plus important de ma vie a certainement été celui où j’ai compris que j’étais atteinte de quelque chose qui ressemblait à de la schizophrénie spirituelle…

Voilà un bien grand mot, me direz-vous! Je ne suis ni médecin, ni psychiatre, et par voie de conséquence, je ne prétends pas donner à cette expression de « schizophrénie spirituelle » une validité scientifique quelconque. Je qualifie de cette manière un dysfonctionnement spirituel typiquement féminin (même si les hommes aussi peuvent en être atteints, mais dans une moindre mesure et dans d’autres domaines), dysfonctionnement ou maladie psychique produite par la souffrance due au sentiment permanent d’être déchirée entre un appel intérieur et une impossibilité de mise en œuvre extérieure, qu’elle soit réelle ou supposée.

En effet, sortir du lot, affirmer avoir reçu un appel et tenter de le vivre revient pour une femme vivant dans un milieu conservateur à  déchirer sa vie intérieure en deux :

o D’un côté, répondre à l’appel reçu -ou tout du moins travailler à sa réalisation- devient rapidement une nécessité intérieure impérieuse.

o De l’autre, y répondre signifie entrer en guerre avec la communauté, ses structures de fonctionnement, mais aussi les responsables, les frères et sœurs et surtout, la partie de soi qui est en accord avec la compréhension traditionnelle de la place des femmes.

Ce combat et le déchirement intérieur qui s’ensuit, peuvent aboutir à toutes sortes de «maladies spirituelles » voire à la perte de la foi pour celles qui n’arrivent pas à trancher entre leur vie intérieure, l’obéissance au Christ et la soumission aux institutions. Quoi qu’elles fassent, le sentiment de trahison s’installe durablement en elles.  Dans «Les abus spirituels : identifier, accompagner » de Pascal Zivi et Jacques Poujol, un homme témoigne :

« C’est comme dans un circuit fermé où il n’y aurait ni entrée, ni sortie, ni ligne de départ, ni ligne d’arrivée. On va d’un verset à l’autre pour finalement y revenir. En définitive, rien n’est vraiment expliqué. Pourtant j’avais la ferme conviction que l’enseignement de mon pasteur était biblique. En réalité, le simple fait que le verset cité par lui était écrit dans la Bible devenait pour moi la réponse à ses explications. J’étais tellement conditionné qu’il suffisait que celui-ci me dise de lire tel ou tel verset pour que cela déclenche en moi des pensées comme « je dois me soumettre » ; « il faut obéir » ; « mes pensées sont celles du Diable » ; « je manque d’amour envers mon pasteur » ; « je ne suis qu’un jeune chrétien » (…) Mon cerveau était comme un ordinateur qui n’avait qu’un seul programme composés de versets de la Bible qui se superposaient les uns sur les autres… »  «Circuit fermé où il n’y aurait ni entrée, ni sortie, ni ligne de départ, ni ligne d’arrivée », « sans explication », « j’étais tellement conditionné »

La description du vécu de cet homme coïncide parfaitement à ce que je vivais, tiraillée, sommée d’avancer, de grandir dans la foi, de porter du fruit spirituel par de nombreux  textes bibliques et enseignements,  mais en même temps, empêchée de vivre cette même réalité parce que la vivre signifiait enfreindre une interdiction (biblique) hissée au rang d’absolu. Pourquoi Dieu donnait-il des dons à des personnes pour les empêcher par la suite de les exercer, sous prétexte de leur sexe… C’était incompréhensible pour moi. Peut-être pour que mon orgueil soit brisé ? Mais de quel orgueil s’agissait-il donc là ? Circuit fermé… J’errais dans un labyrinthe sans fin en proie au doute et à la crainte, à toutes sortes de scrupules intérieurs, blessant ainsi profondément mon âme. Il me semblait  alors n’y avoir  que deux façons d’en sortir : renoncer à l’appel reçu au profit d’une vie tranquille ‘dans les rangs’ ou approfondir ma propre compréhension des textes jusqu’à recevoir –un jour peut-être-  la force suffisante pour m’opposer au modèle dominant ! Mais comment ?

Pendant de longues années, l’idée de transgresser les limites posées et imposées par les différentes communautés de foi par lesquelles j’étais passée au  gré de nos déménagements familiaux, ne m’avait jamais effleuré. Cela aurait signifié pour moi le renoncement à la foi dans son ensemble.

Puis, un jour, je me suis retrouvée propulsée en Faculté de Théologie à Aix en Provence par mon mari. Il était convaincu que c’était là ma place. Moi pas… J’y suis allée un peu par curiosité, pour voir et … pour être soumise!  Le désir de grandir dans ma compréhension des Ecritures, de me former pour mieux Le servir, était devenu si fort que même l’idée d’étudier en Faculté de Théologie -idée qui me paraissait saugrenue au départ- perdait de son incongrüité. J’ai ingurgité avec une véritable délectation les cours de dogmatique, d’histoire de l’église, de théologie pratique, d’éthique, de grec et d’hébreu (avec un os difficile à passer cependant, la rencontre avec les cours sur le livre de l’Apocalypse… ma lectures et mes préjugés étaient si nombreux et codifiés)

Aucune idée particulière ne m’habitait pendant ces années d’études, je balayais toutes les questions inquiètes qui m’étaient posées au sujet de l’éventualité d’un ministère!  Pas question! Je voulais juste apprendre… Qu’on me laisse donc tranquille à la fin avec cette histoire de ministère… Je me sentais si légère d’en avoir fini avec ce déchirement intérieur, ce lourd sentiment de schizophrénie… J’étais tout simplement heureuse de plonger chaque jour davantage dans la Parole, me nourrissant de tout ce que je pouvais lire et vivre.

Lorsque le Pasteur de notre communauté baptiste de Marseille m’a demandé en 2004 de travailler le dossier de présentation  sur les ministères féminins élaboré par le groupe de travail de la feebf, je l’ai fait sans aucune arrière pensée, simplement pour lui rendre service, j’avais étudié le grec et l’hébreu, pas lui! Bien sûr que je pouvais faire cela si c’était necessaire et bon pour l’église! Aucun problème! De toute façon, cela ne me concernait pas! J’ai travaillé les différentes positions présentées par le dossier que mon Pasteur m’avait confié: Pour les ministères d’autorité de la femme, contre les ministères d’autorité de la femme et la troisième position, le ‘pour sous conditions’ de supervision d’une autorité masculine. Je les ai étudiées à fond pour pouvoir les présenter chacune avec ses arguments respectifs… Ce que j’espère avoir fait!

Mais au final, c’est moi qui ai été  bouleversée et convaincue: oui, les femmes pouvaient légitimement, c’est à dire selon la Bible, être prophètes, apôtres, pasteurs, docteurs ou encore évangélistes… Pourtant, là encore, malgré la force toute nouvelle de cette conviction, je n’étais pas concernée personnellement. J’étais juste heureuse de me dire que les femmes pouvaient être appelées par le Seigneur et le servir end épit des position et des oppositions traditionnelles.

Aujourd’hui, je rends grâce à Dieu pour l’espacement de ces étapes de transformation intérieure. Mon appel au service date de 1991. Ce n’est qu’en 2001 que mon mari et moi avons compris qu’il s’agissait d’un appel à le servir dans les Écritures et que cela incluait certainement l’enseignement. D’où la faculté de Théologie et la nécessité de la formation.

Mais ce n’est qu’en 2007-2008 que par une série d’évènements, dignes d’un roman feuilleton et donc impossible à raconter ici, j’en suis arrivée à me poser directement la question: Serais-je appelée au ministère pastoral? Répondre oui à cette question signifiait à ce moment-là faire un véritable saut dans le vide… Le cabinet immobilier de mon mari passait pas les tribulations post-crise des subprimes, nos 3 adolescents n’avaient aucune envie de déménager, nous vivions dans la banlieue de Marseille depuis 17 années. J’avais tellement peur de me tromper, d’entrainer toute la famille dans une catastrophe!

Mais Dieu dans sa sagesse et sa grâce nous a donné des promesses  extra-ordinaires! Et pour fortifier notre foi chancelante face à ce défi si nouveau, il a confirmé les promesses qu’il nous avait donné en les confiant également- au mot prêt- à quelqu’un qui habitait à 400 de km de chez nous et qui nous a contacté quasiment en temps reel… Dieu est le roi du timing!  Nous sommes partis sur sa parole et sa parole s’est accomplie. Il ne nous a jamais lâché, bien au contraire, il est le Fidèle et je lui suis reconnaissante à jamais de m’avoir donné la force de suivre sa voix, de répondre à son appel, même si pour cela il m’a fallu briser les compréhensions traditionnelles des rôles attribuées aux femmes et aux hommes. Il n’y a rien de plus beau, de plus libérateur que de le suivre.

« Que le Seigneur parle… Et que les messagères de bonnes nouvelles soient     une grande armée.»  Ps.68 :11

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À propos Joelle

Joelle est pasteur de la Fédération des Eglises Evangéliques Baptistes de France. Elle a à cœur de promouvoir la place des femmes dans toutes les sphères de responsabilité. Sa journée idéale: Un peu de jardinage, une randonnée (sans trop de dénivelé!) et un bon roman policier.

3 comments on “Joëlle Sutter-Razanajohary, pasteur

  1. Anne Schweitzer

    Très beau témoignage ! Une quête vraie et sincère devant Dieu et sa Parole. Oui, il est Chemin, Vérité et Vie et on voit tout cela dans ce que tu partages. Ca donne envie d’en savoir plus sur les événements dignes d’un roman feuilleton.

    Aimé par 1 personne

  2. Lorsque je t’ai rencontré à Annecy, j’ai ressenti au delà de ton discours tout le cheminement intérieur que cela supposait pour en arriver à une telle paisible assurance. J’attends avec impatience l’édition de ton livre pour en savoir plus ! C’est pour quand ?

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    • Je ne sais pas vraiment! le manuscrit est chez l’éditeur, à la phase des relectures. J’attends. Ceci dit, sur la fin du travail, j’ai dégraissé pas mal par rapport au premier jet. Il y aura donc moins de mon histoire que prévu.

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