Lula Derœux nous ouvre une fenêtre sur son quotidien de pasteure et de femme de pasteur. Une situation singulière qui offre parfois des discussions éclairantes sur les attentes qui pèsent sur chacune… plus que sur chacun.
Notre couple a une particularité : nous sommes tous les deux pasteurs. Nous nous sommes d’ailleurs rencontrés à la faculté de théologie. Pour l’instant, nous servons dans deux églises différentes, au sein d’une même fédération d’églises. Cette situation apporte son lot de bénédictions, de particularités, de challenges et d’interrogations.
J’étais en voiture avec une des membres de mon église, quand au milieu d’une discussion, elle me posa une question qui m’interroge encore :
“Lula, avec le fait que tu sois pasteure, tu manques pas trop à ton mari dans sa vie d’église ?”
Et moi de répondre du tac au tac et pour la taquiner : “ Pas vraiment, par contre, de mon côté, ça m’embête quand même qu’il soit pasteur aussi. Il me manque souvent quand il s’agit de porter les chaises au début et à la fin du culte !”
Évidemment, la discussion ne s’est pas arrêtée là, et nous avons eu un échange passionnant sur la question des attentes, du poids du regard extérieur ainsi que sur notre manière de gérer nos vocations au sein de notre couple.
J’ai commencé par lui demander ce qui, exactement, devait manquer à mon mari de par mon absence. Elle n’arrivait pas à formuler une liste claire, mais cela était de l’ordre du soutien, de l’accompagnement de certaines femmes, de l’organisation d’événements… Une sorte de seconde pour le capitanat de mon mari, discrète mais essentielle, qui manquait à l’appel.
De l’autre côté, je lui ai demandé ce qui, d’après elle, me manquait du fait que mon mari n’était pas là pour m’accompagner dans mon ministère. La liste était beaucoup plus courte, voire inexistante. Son rôle d’époux de pasteure était une page blanche, et tout était à inventer. Je dirai même que c’est un non-rôle, car il n’y a pas d’attentes sur ses épaules, il est libre d’être qui il est réellement, sans devoir porter le poids de l’imagination d’autrui.
Pourtant, après y avoir réfléchi, je crois qu’il me manque plus que je ne lui manque dans son ministère. En ce qui nous concerne, nous aimerions travailler ensemble, c’est notre souhait pour le futur. Mais dans mon cas précis, je pense qu’un mari de pasteure est plus polyvalent qu’une épouse de pasteur. Il y a de rares cas où j’aurais souhaité avoir mon vis-à-vis avec moi. Si je plaisantais au début, je confesse avoir été reconnaissante d’avoir l’aide de mon mari lorsqu’il venait prêcher dans mon église pour un échange de chaire, pour porter des charges au début du culte, lorsque, par exemple, j’étais enceinte. Ou, dans des cas plus rares mais plus stressants, lorsque des hommes se montraient agressifs ou me faisaient des avances déplacées, j’aurais souhaité la présence de Benjamin pour apaiser la situation. Certains membres du conseil ont pu faire tampon dans ces cas, et j’en suis très reconnaissante, mais il est vrai que la présence de mon vis-à-vis aurait été un atout précieux.
De son côté, s’il est heureux de me faire participer à sa vie d’église ponctuellement, c’est pour mes capacités pastorales plus que “para-pastorales”. Je prêche occasionnellement dans son église, j’y conduis des cultes autrement, je propose des temps de prières créatifs. Notre relation s’est construite sur notre état de vis-à-vis, spirituellement, mais aussi sur un plan pastoral. En revanche, il ne ressent pas le besoin d’avoir une “femme de pasteure” au sens où certains pourraient l’imaginer. Les seules remarques que j’ai pu recevoir au sein de son église, c’est pourquoi je ne quittais pas ma communauté pour rejoindre la sienne et devenir la pasteure des femmes. Une question issue d’un courant de pensée bien particulier, qui, si elle pose un aspect problématique, a eu comme côté positif de me sentir être appréciée. Certes, ma conception du ministère et de celle de mon mari n’est pas du tout comme celle de la personne qui m’a posé la question, mais au moins cette dernière me trouvait assez à ma place pour vouloir me voir à plein temps dans son église !
Pour revenir à la question posée dans la voiture au sujet du manque que je faisais vivre à mon mari, je souhaite sincèrement que l’on ne critique pas cette amie, car la question était posée avec beaucoup de douceur, et je sais qu’elle respecte profondément mon ministère. La discussion qui en a découlé était enrichissante pour elle et pour moi. Elle était simplement la porte-parole d’une manière de penser véhiculée dans les églises.
Le fait que l’on soit deux pasteurs, ce qui était prévu depuis des années, avait dans la conception de certains une partie lésée : mon mari, alors que moi, dans leur esprit, je ne manquais de rien.
Cette manière de penser me rappelle une phrase que j’entends parfois : « Quelle chance tu as que ton mari te laisse être pasteure !”. Comme si c’était un sacrifice de sa part. Alors oui, comme toute vocation, cela implique des concessions familiales, mais dans notre situation cela va dans les deux sens. Toutes les concessions qu’il fait, je les fais également. Pourtant, il n’a jamais entendu qu’il avait de la chance que je le laisse exercer sa vocation.
Cette anecdote, comme tant d’autres, rappelle le poids qui peut peser sur des épaules qui portent déjà un ministère, charge bien souvent inégale entre les hommes et les femmes. En devenant pasteure, je brave, dans l’esprit de certains, la place naturelle qui me revenait, celle d’épouse de pasteure. Je prive mon mari de ce droit qu’il aurait de m’avoir pour épauler son ministère. En revanche, mon mari me fait une faveur en acceptant le titre d’époux de pasteure, alors même qu’il exerce dans une autre église.
Pourtant, dans notre cas, le ministère de l’autre est un atout inestimable à notre propre ministère. On vous en parlera bientôt, mais nous nous estimons bénis d’avoir notre vis-à-vis qui vit la même vocation, et de pouvoir s’épauler, s’encourager, se pousser vers le haut. Je perdrais beaucoup si mon mari n’était pas le pasteur de qualité qu’il est. Je ne vous dis pas la chance que j’ai d’avoir mon collègue préféré à la maison, toujours prêt pour une discussion pastorale, théologique ou pratique. Il est mon vis-à-vis, mon plus proche prochain, mon soutien et ma force, dans tous les domaines de ma vie. Alors oui, peut-être que mon mari de pasteure me manque, mais pas autant que me manquerait mon pasteur de mari !


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