Spiritualité

La naissance de Sara

Aujourd’hui, nous vous invitons à un voyage au désert, à travers une sorte de midrash-poème. Faire sortir les femmes bibliques de l’ombre c’est cela aussi : donner voix à leurs possibles voix intérieures, tenter de les rencontrer au plus profond d’elles-mêmes, au plus profond de nous. Le récit sur lequel se base le poème se trouve en Genèse 18.

Vite vite prépare-moi des galettes 
des instructions je sais donner 
j’ai besoin de toi ici 
à ta place dans la cuisine 
nous avons des visiteurs 
fait si rare à l’heure 
la plus chaude de la journée 

Où est ta femme, Sara ?
Où pourrait-elle bien être 
à part dans la tente 
lieu des femmes 

Ta femme, Sara aura un fils
Tiens, Abraham, 
quelle est ta place 
dans cette histoire 
c’est bien à toi 
que Dieu a montré 
les étoiles incomptables
les grains de sable innombrables 
mais ouvre les yeux 
sur la matriarche 
à tes côtés

Elle se mit à rire 
en elle-même 
personne ne l’a entendue
ni vue ou presque 
« Dieu plus intime 
à nous-mêmes 
que le plus intime 
de nous-mêmes. »

Pourquoi Sara 
a-t-elle ri ?
Elle a attendu, attendu 
jusqu’à ce que le temps 
soit passé de très loin
mangé par l’horizon tel le soleil
ses cheveux blancs 
comme l’aubépine en fleur

Seulement 
Sara a-t-elle envie 
d’avoir un fils 
elle est fatiguée 
même sans penser 
à l’allaitement 
aux langes à changer 
l’agilité de la sauterelle 
un mirage dans son désert 

Qui suis-je femme 
sans enfant 
femme toute seule 
si difficile de voir
les autres-sujets 
si je ne suis pas 
moi-même sujet

Je n’ai pas ri 
une main sur le ventre 
la crainte collée à ma peau
quelqu’un qui voit au fond de moi 

Si tu as ri !
Ce n’est qu’un constat 
la promesse se réalisera 
ton rire sera plein
dans un an

Appelée par mon nom 
à trois reprises 
dans la bouche d’inconnus 
alors qu’Abraham n’a su
qu’à peine me regarder 
c’est mon gage
c’est ma naissance 
exister dans leur regard 
avec ou sans enfant 
exister en tant que Sara

Dans mon rire
je trouve enfin 
mon vis-à-vis 
Abraham qui a ri
lui aussi 
face à l’insensé
d’une promesse de vie 
dans sa vieillesse 
s’il me l’avoue 
ce soir je sais 
que nous pourrons enfin 
nous rencontrer

Je ne ris pas de toi 
chère Sara
je ris pour toi 
de la grâce d’un Dieu 
qui rit de nos rires 
en de nouveaux possibles 


Les mots en italiques renvoient aux textes bibliques suivants : Genèse 18.1, 9, 11, 13, 15. Ecclésiaste 12.5. La citation entre parenthèse vient de Saint Augustin.

À propos Lydia Lehmann

Lydia Lehmann est théologienne et pasteure à Bruxelles. Amoureuse de poésie depuis son adolescence, elle est l'autrice de "Côte à côte. Quand femmes et hommes avancent ensemble" (Bibli'O) - mêlant essai et étude exégétique, témoignage et poésie - et de "Vivre debout. 65 poèmes au fil des jours" (Ouverture). Elle est également coordinatrice de ce blog. Vous pouvez retrouver sa plume sur le podcast narratif "Au commencement" de l'Alliance biblique française.

1 comment on “La naissance de Sara

  1. M.Rose

    Bonjour Lydia,
    merci pour ce beau poème-midrash, pleins de clins d’œil qui éveillent en moi quelques pensées.
    « Dans mon rire je trouve enfin mon vis-à-vis ». Le premier miracle dans cette histoire, c’est une véritable rencontre entre un homme et une femme,
    une expérience commune, une espérance partagée (les occasions étaient rares à cette époque pour les couples, les rôles et les espaces très séparés !).
    Cela va produire un autre miracle,un fruit qui est aussi le rire »Isaac » rire qui va traverser les siècles avec la Résurrection du Christ, un immense » éclat de rire »
    face à la mort, le péché, la maladie…. Satan vaincu !
    Tous les super-spirituels qui veulent séparer les sexes, peuvent-ils imaginer que le dialogue entre le féminin et le masculin ait pu produire de tels effets ?
    Un détail : dans le jardin d’Éden, Adam et Eve ne se parlent pas ! On connait la suite.

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