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Faut-il demander pardon pour la domination masculine ??

Nous pouvons nous repentir pour un acte que nous avons commis et qui a blessé quelqu’un, et demander pardon. Mais quand les offenses et les blessures viennent d’une culture ou d’un système injuste dans lequel nous vivons et auquel nous participons toutes et tous, comment demander pardon ? Qui doit demander pardon, et à qui ? Qui peut accorder le pardon ? En ce jour où nous commémorons la mort de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ qui nous a ouvert la voie du pardon, Salomé Haldemann nous guide dans une réflexion autour de ces questions épineuses.

Un système qui fait souffrir hommes et femmes

Nous sommes aujourd’hui de plus en plus conscients des injustices d’une structure de fonctionnement, d’un système de domination masculine, parfois appelé patriarcat, où, dans beaucoup d’endroits encore, les hommes en général dominent sur les femmes, et quelques hommes dominent sur tous les autres. 

La domination masculine est un système qui pèse autant sur les hommes que les femmes. Sur les femmes, parce qu’elles y sont perçues comme « le sexe faible », soumises à leurs instincts et leurs émotions, limitées à des rôles de soumission et de service, objets du désir sexuel des hommes. Sur les hommes, parce qu’ils doivent cacher leurs besoins, leurs fragilités, leurs émotions. Parce qu’ils doivent constamment se montrer «forts». Et parce qu’ils se voient parfois aujourd’hui chacun individuellement attribuer la faute de la masculinité toxique. Dans ce système, tout le monde souffre.

Quelques tentatives de demande de pardon générale

Dans cette structure injuste où les offenses sont nombreuses, il y a eu quelques tentatives de demande de pardon générales, autant de la part d’hommes que de celle de femmes :

Ces demandes de pardon semblent cependant revêtir une portée limitée. Dans les commentaires de ces vidéos, les critiques partent dans tous les sens : les hommes ou les femmes prennent trop ou pas assez de responsabilité, la vidéo de l’autre genre est bien meilleure ou beaucoup moins honnête… Les voix qui se font le plus entendre sont celles qui demandent : « On veut des actions, pas des mots ! » Ces critiques anonymes sur YouTube font écho aux recherches sur le pardon. 

Une demande de pardon qui « marche »

Des chercheurs et chercheuses se sont penchés sur ce qui fait qu’une demande de pardon «marche», c’est à dire qu’elle parvient à reconstruire une relation, à réconcilier. Selon eux, une demande de pardon peut comporter les six éléments suivants :

Leurs études visaient à démontrer lesquels de ces éléments étaient les plus nécessaires pour que la demande de pardon aie l’effet escompté. Ils ont conclu que certes, les demandes de pardon étaient plus efficaces quand elles comptaient plusieurs de ces six éléments, mais que trois d’entre eux étaient particulièrement précieux : la reconnaissance de responsabilité, dans laquelle l’offenseur assume d’être à l’origine de l’offense. L’explication de la raison pour laquelle l’offense avait eu lieu. L’offre de réparation, visant à offrir une compensation des torts causés par l’offense. La demande de pardon elle-même (c’est-à-dire la phrase « Je te demande pardon ») est en fait le moins nécessaire de tous les éléments. Comme les personnes qui commentent les vidéos de pardon sur YouTube, nous voulons « des actions, pas des mots ! »

Revenons aux éléments essentiels d’une demande de pardon. Comment ces éléments fondamentaux de la recherche de réconciliation peuvent-ils être mis en œuvre au niveau structurel

La reconnaissance de responsabilité

Une des grandes questions des injustices hommes-femmes est « Qui en porte la responsabilité ? ». Les femmes accusent les hommes de les maltraiter et de les agresser. Les hommes accusent les femmes de les humilier et de les manipuler. Nous savons demander pardon pour quelque chose que nous avons fait, ou pas, mais quelle place y a-t-il pour le pardon et la demande de pardon dans des structures injustes ?

Le problème de la domination masculine est qu’elle est à la fois culturelle et structurelle.

C’est une culture que nous n’avons pas choisie et qui nous influence. Mais c’est aussi une structure que nous habitons et dans laquelle nous agissons.

Nous sommes responsables de ce que nous y faisons. Les éthiciens chrétiens se penchent de plus en plus sur la question du péché structurel (un concept né en Amérique du Sud de la théologie de la libération) et de notre responsabilité individuelle dans ce contexte. Pour Jean-Paul II, notre responsabilité se situe dans la construction des structures sociales. Ces structures portent le péché parce qu’elles ont été construites par des humains pécheurs. Pour l’éthicien Daniel Finn, notre responsabilité est de résister. Les structures sociales injustes relèvent du péché parce qu’elles incitent les personnes à pécher.

Les structures sociales injustes ne sont que des constructions humaines, et pourtant elles semblent souvent inattaquables. On voit là les limites de la métaphore de la « structure ». Pour l’éthicien Brian Hamilton, cette métaphore est une tentative d’extérioriser le péché en question. Avec l’image de la « structure », nous nous représentons les injustices sociales un peu comme des bâtiments dans lesquels nous évoluons, construits par d’autres il y a bien longtemps, imperméables à nos désirs de transformation. Hamilton propose une autre métaphore, celle de la seconde nature, pour clarifier les rôles de chacun dans les structures.

Nous participons toutes et tous aux péchés structurels que sont le racisme et la domination masculine. Par notre participation, nous acceptons leur influence, et
en l’acceptant nous la renforçons[4].

Notre défi est donc de reconnaître notre propre participation, et de nous laisser interpeller. Nous n’avons que peu de prise sur la domination masculine dans son ensemble, mais nous pouvons apprendre à reconnaître le rôle que nous y jouons, consciemment ou pas. Reconnaître sa responsabilité libère et permet de passer du statut de victime à celui d’actrice et d’acteur. 

L’explication de la raison pour laquelle l’offense a eu lieu

Ces considérations complexes sur la responsabilité individuelle dans les structures sociales injustes nous aident à décrypter nos actions. Les offenses qui ont lieu dans le système de domination masculine sont à la fois l’expression de ce système et la conséquence de l’action d’un ou plusieurs individus. Pour pouvoir expliquer la raison d’une offense, il faut donc être conscient de notre seconde nature, des forces externes qui nous poussent à agir comme nous le faisons, mais aussi de nos propres mouvements intérieurs, de nos émotions, de nos motivations.

C’est un travail de longue haleine qui apportera de la vie à une communauté qui essaie de transformer les structures sociales. 

La proposition de réparation

La réparation est un principe fondamental de la justice biblique[5]. Elle vise à restituer à la victime ce qu’il lui a été pris, plus une compensation pour le mal subi. Cette réparation se base plus ou moins sur une équivalence de valeur (cf. par exemple Nombres 5 : 5-10, Exode 21). 

S’il est assez simple d’imaginer une équivalence de valeur quand une vache a été volée (un exemple fréquent dans la Bible), cela l’est moins dans le cadre des offenses liée à la domination masculine.

On pourra commencer par identifier précisément l’offense.

En effet, on ne peut demander pardon que pour ce que l’on a soi-même fait. De même, on ne peut accorder le pardon que pour le mal qui nous a été fait directement[6].

Il faut alors savoir le nommer. Dans une conférence TED, Sarah Montana l’explique ainsi : « Le pardon est le seul vrai chemin vers la liberté. Mais pour se libérer, il faut être très précis sur ce que vous voulez pardonner exactement, parce que vous ne pouvez pas pardonner une chose qui ne vous est pas arrivée.[7] » Une fois l’offense identifiée, on pourra faire appel au discernement communautaire pour déterminer la nature de la réparation.

La place de la communauté me semble particulièrement importante dans ce processus de réconciliation. Voici pour conclure quelques pistes concrètes en vue d’un travail collectif de transformation des structures.  

Pour les communautés qui veulent aller plus loin et transformer les structures :


Nous vous recommandons aussi la lecture de l’article « Une prière de confession et de bénédiction » de Kevin Doi, aumônier au Fuller Seminary en Californie.


Références

[1]  authentic-love berlin, Des Femmes Aux Hommes, 2018, accessed September 22, 2021, https://www.youtube.com/watch?v=vwKLTVCJn6Q

[2]  authentic-love berlin, La Guerre Est Finie – Des Hommes Aux Femmes, 2020, accessed September 22, 2021, https://www.youtube.com/watch?v=rCGTYld8Yjk

[3]  Roy J. Lewicki, Beth Polin, and Robert B. Lount, “An Exploration of the Structure of Effective Apologies,” Negotiation and Conflict Management Research 9, no. 2 (May 2016): 177–196.

[4]  Brian Hamilton, “It’s in You: Structural Sin and Personal Responsibility Revisited,” Studies in Christian Ethics 34, no. 3 (August 2021): 360–380.

[5]  Chris Marshall, The Little Book of Biblical Justice, Good Books : New York, 2005

[6]  Il me semble y avoir une exception : il s’agit des situations où le représentant officiel d’un groupe demande pardon au nom de la collectivité, comme cela a été par exemple le cas en 1970 quand le chancelier allemand Willy Brandt s’est agenouillé à Varsovie pour « demande[r] pardon pour les crimes allemands de la Seconde Guerre mondiale. » https://fr.wikipedia.org/wiki/Agenouillement_de_Willy_Brandt_à_Varsovie.

[7] Sarah Montana, Why Forgiveness Is Worth It (TEDxLincolnSquare, 2018), consulté le 20/09/2021, https://www.ted.com/talks/sarah_montana_why_forgiveness_is_worth_it.

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