Parfois jugée pour son manque de féminité, la pasteure n’y échappe pourtant pas : le cycle féminin et avec lui… les règles menstruelles. Quel sujet fâcheux, un tabou persistant dans notre société qui se veut pourtant progressiste : à quand la journée de repos mensuel accordée aux femmes ? Nos Églises n’en font pas exception. Et pour preuve, vous est-il déjà arrivé d’en discuter à la fin du culte (et si oui, sans aucune gêne associée ?)
Je m’y inclus : pourquoi n’avais-je jamais osé demander s’il était par exemple possible de ne pas me programmer pour une prédication certains dimanches du mois, pour éviter ainsi de devoir dépenser tant d’énergie pour tenir debout tout en prétendant que tout allait bien ? Ou encore, qu’est-ce qui me retenait d’avouer que je n’assisterai pas à une réunion en raison de douleurs menstruelles ? Pourquoi n’ai-je encore jamais prêché sur le sujet, complexe certes, mais qui ne concerne finalement pas uniquement les femmes. En effet, les applications théologiques sont valables pour tous et toutes – il s’agirait donc d’un sujet parfaitement adapté pour une prédication du dimanche matin.
A aucun moment, je me souviens avoir reçu un enseignement sur le cycle féminin au cours de mes études de théologie. Nous pouvons en comprendre la raison historique : pendant des siècles la théologie a été élaborée presque exclusivement par des hommes. Il y avait naturellement peu d’intérêt pour le sujet. Ce n’est plus cependant une raison suffisante pour laisser ce sujet de côté aujourd’hui. Il y a une belle opportunité pour progresser dans nos Églises quant à la prise en compte de cette réalité vécue par les femmes, qui inclue une compréhension mutuelle plus grande de qui nous sommes en tant que femme, en tant qu’homme.
« Tu souffriras »
Les règles… pendant longtemps je me suis débattue pour concilier ma vie spirituelle avec cette réalité douloureuse de ma vie. Jusqu’à il y a quelque temps, cette période était vécue comme une punition, car je comprenais Genèse 3 dans ce sens : « Le Seigneur dit ensuite à la femme : J’augmenterai la peine de tes grossesses, tu souffriras pour mettre au monde tes enfants » (Gn 3 : 16).
Je le vivais comme une injustice, trouvant ce châtiment trop lourd à porte : en tant que femme être indisposée pendant l’équivalent de six ans de notre vie, cela représente beaucoup de temps où nos projets peuvent être entravés et notre timing chamboulé. J’y voyais même une double injustice : la punition des hommes, à savoir tirer la nourriture du sol au prix d’une grande peine pendant toute leur vie (Gn 3 : 17), s’applique, de fait, de la même manière aux femmes. Elles semblent donc subir les deux punitions.
Puni.e ! Vraiment ?
Mais s’agit-il vraiment d’une punition ? La punition « est l’expression d’un rapport de force dans lequel le dominant […] exerce son pouvoir sur le dominé […] »[1]. Cela ne semble pourtant pas correspondre aux événements du jardin d’Eden tels que décris dans Genèse 3. L’homme et la femme ne sont pas des êtres dominés par Dieu ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils ont eu la possibilité d’un choix, celui d’accorder plus de poids à la voix du serpent qu’à celle de Dieu.
Ne s’agirait-il donc pas plutôt d’une sanction en tant que « conséquence naturelle d’un acte »[2] ? Lorsque Dieu parle de « l’arbre qui donne la connaissance de ce qui est bon et de ce qui est mauvais », il donne un avertissement : « le jour où tu en mangeras, tu mourras » (Gn 2.17). Le résultat de la désobéissance de l’homme et la femme constitue bien une forme de mort : il y a cassure dans la relation avec Dieu, cassure dans la relation entre époux, cassure dans la relation de l’être humain à lui-même, cassure dans le rapport au travail. Il s’agit bien là de conséquences, donc de sanction en rapport avec la décision que les êtres humains ont prise.
La femme doublement sanctionnée ?
Mais qu’en est-il des sanctions adressées plus spécifiquement à la femme et à l’homme ?
En ce qui concerne l’homme, les choses paraissent plutôt entremêlées. Bien que Dieu s’adresse distinctement à l’homme au début lorsqu’il dit : « Tu as écouté la voix de ta femme » (Gn 3 : 17), quand il déclare : « tu es poussière et tu retourneras à la poussière » (Gn 3 : 19) à la fin du passage, cela s’applique autant à l’homme qu’à la femme. Comme pour nous dire que ce n’est pas uniquement l’homme qui travaille la terre, mais aussi la femme. En Genèse 1, l’homme et la femme ont reçu conjointement la responsabilité de prendre soin de la terre. Il n’y avait pas de tâches spécifiques confiées à l’un ou à l’autre.
Ce qui est spécifique à la femme est uniquement relatif à la maternité physique (contrairement à la maternité spirituelle qui concerne la femme ET l’homme), et là où la sanction semble peut-être plus dure en apparence, nous constatons plutôt des différences positives : ce que Dieu dit à la femme est plus court que ce qu’il dit au serpent et à l’homme[3]. Il n’est en fait pas question de malédiction, tandis que le serpent et le sol sont maudits[4]. En effet, la déchirure entre Dieu et l’être humain perturbe ce qui est spécifique à la femme, mais ce n’est pas pour cela que Dieu a sanctionné la femme plus sévèrement que l’homme.
La même peine
Au-delà des différences, nous pouvons ainsi trouver des points en commun. L’auteur de la Genèse joue avec le mot peine. Il est utilisé à la fois dans la sanction adressée à la femme : « J’augmenterai la peine / la douleur de tes grossesses » (Gn 3 : 16), et dans celle adressée à l’homme : « C’est avec peine / avec douleur que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie. » (Gn 3 : 17)[5]. Ce n’est probablement pas un hasard qu’en français, on dit d’une femme qui accouche qu’elle est « en travail »… Nous pouvons en comprendre qu’il y aura de la peine / de la douleur dans toutes les expériences que l’être humain fera, que ce soit dans la maternité / la paternité ou dans le travail. Précisons que cela ne signifie pas qu’il n’y aura que des peines. Mais dans un monde déchiré par les conséquences du mal, cela fait partie de nos existences qui soupirent après la pleine manifestation de la rédemption, déjà présente, mais pas encore pleinement.
Pour revenir à cette question de l’écoulement du sang : et s’il y avait du positif ?
Porteuse de vie
Je suis redevable à mon mari pour une découverte passionnante au sujet de trois versets au chapitre 12 du livre du Lévitique.
« Si une femme accouche d’un garçon, elle est impure pendant sept jours, comme au moment de ses règles. […] Ensuite il se passe encore trente-trois jours avant que la mère soit purifiée de l’écoulement de son sang. […] Si une femme accouche d’une fille, elle est impure comme lors de ses règles, mais cela pendant deux semaines ; ensuite il se passe encore soixante-six jours avant qu’elle soit purifiée de l’écoulement de son sang. » (Lv 12 : 2, 4, 5)
Cette différence de temps de purification après la naissance en fonction du sexe est surprenante car elle n’est rattachée à aucune explication biologique : les saignements après la naissance d’une fille ne sont ni plus abondants, ni plus longs. Quelle est donc la raison de cette différence ?
Selon le contexte (théologique) dans lequel nous avons grandi, nous pourrions avoir tendance à interpréter ces versets négativement. Il arrive même qu’elle soit justifiée par le rôle qu’Eve a joué lors de la chute[6] !
Cependant, des sources juives[7] attribuent cette impureté plus longue de la femme après la naissance d’une fille, non pas au péché, mais au potentiel de vie qui se dégage dans ce moment où Dieu œuvre lui-même à l’émergence d’un nouvel être, puis laisse un vide là où il était.
Le doublement du délai de purification à la naissance d’une fille serait davantage lié au fait que la fille qui naît a aussi en elle cette possibilité de porter la vie un jour. Les rituels qui y sont associés seraient destinés à protéger le potentiel de sainteté qui émerge dans ce contexte.
De la même manière, la perte de sang au moment des règles menstruelles symbolise un potentiel de vie inexploité qui s’en va. Il ne s’agit évidemment pas de réduire la femme à un potentiel de fécondité, mais de saisir la puissante symbolique qui y est révélée.
Au niveau spirituel, en tant que disciple du Christ, homme et femme, nous sommes appelé.e.s à être porteur et porteuse de vie. En nous laissant guider par son Esprit, nous pourrons développer toujours davantage le potentiel de vie qu’il a mis en chacun.e de nous.
Et en pratique ?
Il y a matière à progresser dans nos Églises vers une vision plus positive de ces réalités que vivent les femmes. Voici encore quelques pistes pratique :
- Être prêt à remettre en question des interprétations apprises depuis « toujours »
- Cheminer vers une réconciliation avec le vécu des saignements : ils représentent un potentiel de vie
- Oser en parler ouvertement, avec sensibilité et respect
- Prêcher sur les textes en question !!
Références
[1] En ligne : https://www.educavox.fr/formation/analyse/quelle-est-la-difference-entre-punition-et-sanction; consulté le 22/03/2019.
[2] En ligne : https://education.toutcomment.com/article/quelle-est-la-difference-entre-punition-et-sanction-13152.html, consulté le 22/03/2019.
[3] Cf. Jean-François Collange, ‘‘« A la sueur de ton front » : le travail et la peine selon Genèse 3.17-19’’, Autres Temps, Les Cahiers du Christianisme social, N°40, 1993, p.22, en ligne : https://www.persee.fr/doc/chris_0753-2776_1993_num_40_1_1623, consulté le 17/09/2020.
[4] Cf. Ibid., p.22.
[5] Cf. Ibid., p.24.
[6] John McArthur Studienbibel, CLV, Bielefeld, 2003, p. 201.
[7] Cf. https://www.massorti.com/L-impurete-de-l-accouchee, et https://fr.chabad.org/library/article_cdo/aid/1174065/jewish/Le-sens-profond-de-limpuret-rituelle.htm, consulté le 13/06/2020.

