2. Faire face à ce qui coince encore pour construire sereinement l’Église de demain[1]
Comme promis la semaine passée, voici la suite de l’article de Joëlle Sutter-Razanajohary, publiée dans le Hors-série n°20 : Être pasteur au 21e siècle – Défis et enjeux du pastorat pour aujourd’hui, disponible à la vente ici. Un grand merci à la rédaction des Cahiers de l’École pastorale de nous avoir autorisés à le publier ! – Lire la première partie de cet article ici!
Face à la célèbre phrase traditionnellement attribuée à André Malraux : « le XXIe siècle sera religieux ou il ne sera pas », il m’arrive de poser une autre affirmation : « Le XXIe siècle sera féminin ou il ne sera pas ». On constate en effet un double mouvement sociétal:
- D’un côté, les valeurs féminines d’accueil, de respect, d’écoute, de transmission de la vie sont mises à l’honneur, reconnues comme porteuses de vérité, de justice et de paix. Les femmes sont davantage écoutées, et leur impact sociétal augmente. Les valeurs montantes de l’écologie participent également au mouvement.
- D’un autre côté, on constate un durcissement des comportements aussi bien individuels que collectifs. Comme si face aux difficultés, seule une autorité contraignante, passant par la violence physique et la domination brutale, était susceptible d’apporter des solutions. La période actuelle de crispations multiples que nous traversons aboutit à la mise en avant de discours populistes portés par des leaders des extrêmes.
Sylvie Kauffmann, éditorialiste au journal « Le Monde », relève que Trump, Salvini, Bolsonaro ‘cultivent la colère des hommes qui s’estiment lésés par les revendications des femmes et des minorités’[2], pour qu’ils se tournent vers des ‘hommes forts’ jugés seuls capables de contrecarrer le désordre ambiant. La violence des forts s’impose alors à la vulnérabilité des petits (enfants, femmes, personnes âgées), la loi de la jungle fait son grand retour…
Cette tension se retrouve dans les milieux évangéliques : D’un côté certains approfondissent leur compréhension de la fraternité (et/ou la sororité) par des expériences particulières de communauté. Ils mettent là en œuvre un sacerdoce universel concret qui les conduit à un leadership plus collectif. Et cela ouvre des opportunités aux femmes.
De l’autre, un fort mouvement d’opposition à l’émergence d’un leadership féminin sans tutelle masculine se développe parmi la jeunesse à la suite de têtes de file américaines.
Face à l’incertitude dans laquelle les crises politiques, économiques et écologiques nous plongent de plus en plus souvent, il faudra apprendre à lutter contre l’émergence au milieu de nous de ce ‘mouvement d’hommes forts et salvateurs’, prêts à une certaine forme de violence pour faire triompher leurs idées.
Quelques pistes de réflexion pour cela. Pourquoi ne pas …
- Réfléchir aux structures de nos communautés et à leurs fonctionnements pour qu’elles deviennent des lieux où s’exerce réellement le sacerdoce universel et qu’elles ne soient plus des lieux où une hiérarchie paternaliste prime sur la fraternité !
Linda Woodhead est professeur de sociologie des religions à l’université de Lancaster. Elle aborde le sujet en parlant de ‘paternalisme ambiant’ dans les églises[3] : « Plus j’y pense, plus j’estime que le paternalisme est le mot juste pour décrire ce qui se passe dans les Eglises. Il décrit plus directement ce qui est en jeu mieux que les mots : patriarcat, sexisme ou misogynie. Le mot paternalisme décrit l’autorité des pères. Le père est à la tête de la famille avec femme et enfants sous sa direction. Cette direction se veut bienveillante -comme celle de Dieu le Père- mais il est le maître. Papa sait mieux ».
A la question : « le paternalisme est-il répandu dans le christianisme aujourd’hui ? », elle répond : « Oui, les églises en sont imprégnées. C’est une partie majeure de leur symbolisme et de leur langage… et cela se reflète dans les structures et les hiérarchies du pouvoir. Parler de l’Église comme d’une famille est généralement un reflet de cette attitude. C’est une famille sous l’autorité d’un père. »
Or, en Mat 23 :9, Jésus affirme « Mais vous, ne vous faites pas appeler Rabbi; car un seul est votre Maître, et vous êtes tous frères. Et n’appelez personne sur la terre votre père ; car un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux. Ne vous faites pas appeler directeurs ; car un seul est votre Directeur, le Christ.»
Le don d’hommes particuliers que l’Esprit fait aux Églises[4] ne change rien à cette horizontalité à laquelle nous nous devons d’être attentifs de plusieurs manières :
Jésus nous constitue en fraternité, en relation d’équidistance sous le regard du seul qui est au-dessus de tous : Dieu, le Père.
- En acceptant que les non-responsables aient un droit de regard sur la gestion des affaires de l’Église, tout comme sur son avenir. Cela devrait se faire systématiquement, pourtant cela n’est pas toujours le cas, loin de là. Un trop grand nombre de pasteurs et de conseils d’églises vivent leurs relations avec la communauté dans le registre du parent-enfant ! Donner la parole aux laïcs, aux hommes et aux femmes qui constituent la communauté, signifie prendre le risque de les voir pointer du doigt des dysfonctionnements que nous aurions peut-être préféré garder sous silence, mais c’est le prix à payer pour plus de fraternité.
- En reconnaissant nos erreurs de ‘management’ (le terme est à la mode dans les milieux évangéliques). Entrer dans les changements nécessaires et surtout, réparer autant que faire se peut les conséquences de nos erreurs, aboutit à la restauration d’une confiance réelle.
2. Pourvoir aux besoins de la communauté en termes de formation interne en vue de la croissance spirituelle de tous !
L’évangile de Matthieu 28 : 18 à 20 rapporte les dernières paroles de Jésus : «Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre. Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. »
Le travail de formation, d’enseignement, fait partie intégrante de la mission de l’Église. Le pasteur, expert dans son domaine, tout comme les différents ministères constituant la communauté, se doivent de partager leur savoir, de rendre les disciples autonomes et indépendants, capables d’une lecture contextualisée. Or, parallèlement et comme en complément au paternalisme, de trop nombreuses structures évangéliques maintiennent encore les croyants dans un infantilisme spirituel qui les empêche de grandir dans la plénitude de la foi.
Combien de problèmes, de conflits, de discussions stériles (notamment autour de la question de la place des femmes) seraient évités ou au mieux amoindris, si un plus grand nombre de croyants étaient capables d’une lecture sérieuse et réfléchie du texte biblique.
Ainsi, dans ‘Can church education be theological education’, Edward Farley[5] explore ‘le mystère d’un clergé éduqué et des croyants incultes comme structure dans la vie de l’Église. D’un côté de l’anomalie est la présence d’un apprentissage structuré tout au long de l’histoire de l’Église et la logique qui propulse la foi vers la réalité et donc vers cet apprentissage structuré. De l’autre côté de l’anomalie est l’échec de l’Église à assumer sérieusement l’instruction (la formation structurée) du croyant. Pourquoi l’immense majorité des croyants est-il resté sans véritable contact avec l’enseignement chrétien : l’étude historico-critique de la bible, le contenu et la structure des grandes doctrines, 2000 ans d’œuvres classiques sur la vie chrétienne, (…) et l’éthique chrétienne ? Pourquoi les banquiers, les avocats, agriculteurs, médecins, scientifiques, vendeurs (…), les responsables de tout genre qui accomplissent toutes sortes de tâches compliquées dans le contexte de leur travail ou au foyer, en sont-ils restés à un niveau d’école primaire, littéraliste, dans leur compréhension de la foi ? (…) Comment est-ce possible qu’on puisse enseigner l’école du dimanche pendant des décennies et manquer encore après tout ce temps des connaissances nécessaires pour interpréter la parole, niveau que quelqu’un qui a suivi trois ou quatre semaines d’un cours d’introduction à la Bible dans une faculté de théologie est capable d’atteindre ? »
3. Valoriser ce qui est méprisé, faible et petit, et donc mettre en lumière et en avant les femmes là où elles servent pour dépasser les crispations humaines, psychologiques et spirituelles.
D’autres difficultés relèvent de l’humain, de sa conception de lui-même et de son rapport au divin. Paul dit « Les membres du corps qui paraissent être les plus faibles sont nécessaires; et ceux que nous estimons être les moins honorables du corps, nous les entourons d’un plus grand honneur. Ainsi nos membres les moins honnêtes reçoivent le plus d’honneur » (1 Cor.12 :22). Les femmes, les enfants, les personnes âgées devraient donc être les plus honorées dans nos communautés. Nous savons bien que ce n’est pas le cas. Pourquoi continuons-nous à mettre en avant systématiquement les experts ? Les sachants ? Les hommes ? Si ce n’est parce que nous sommes aveuglés par le serpent et ses discours séducteurs…
Nous nous trouvons là face au croisement de plusieurs facteurs, entre psychologie et spiritualité. L’évolution de la place des femmes dans les communautés ne pourra se réaliser pleinement qu’au travers d’une prise en compte de tous les facteurs, les deux précédents (sortir d’une structure paternaliste et d’une conception infantilisante du rôle des croyants) s’ajoutant à ceux qui suivent ici et que je ne fais qu’énumérer :
- Nos communautés manquent souvent d’humilité, ce qui cache de profonds problèmes spirituels :
- Le refus d’entendre, de recevoir, une autre lecture des textes que la sienne
- Le refus de ‘faire une place à l’autre’ qu’il soit homme ou femme, jeune ou vieux
- La sacralisation de son propre rôle dans la communauté
- Nos communautés ont peur du changement et des conflits face à de nouvelles manières de vivre la spiritualité.
- Nos communautés apprécient la facilité de l’entre-soi :
- L’entre soi des chrétiens : on est si bien ensemble face au vilain monde qui nous fait peur dehors !
- L’entre-soi masculin, mais également l’entre-soi féminin dans les groupes d’hommes et de dames. Si de tels groupes semblent nécessaires dans un premier temps aux unes et aux autres pour répondre à des besoins spécifiques, il ne faudrait pas oublier Galates 3 :28 qui abolit ces frontières pour constituer une communauté unie avec ses différences. Ne plus partager sa vie, ses souffrances, ses difficultés qu’avec celui ou celle qui est comme moi et qui de ce fait me comprends ne revient-il pas pour une part à abolir l’œuvre de réconciliation que le Christ a accompli pour nous ? N’est-il possible aujourd’hui d’être compris, entendu et reçu que par ceux qui me ressemblent ?
- Idem pour l’entre-soi des jeunes et des personnes âgées…
- Re-idem pour les communautés qui ne sont constituées que de personnes issues d’un seul milieu socio-professionnel…
Face à tous ces ‘entre-soi’, il nous suffit de regarder au groupe de personnes qui suivaient Jésus sur les sentiers poussiéreux de Judée et de Galilée pour comprendre que nous avons un problème !
En conclusion, je suis profondément reconnaissante à la Fédération des Églises Évangéliques Baptistes de France pour cette possibilité d’exercer le ministère pastoral en son sein, mais également pour l’attention constante qu’elle porte à la présence des femmes dans tous les comités et commissions. Cependant, force est de constater que malgré tous ces efforts conjugués, le nombre de femmes pasteures reste bas. C’est donc dans toutes les directions signalées précédemment qu’il nous faudra avancer hardiment tant le paradigme pasteur= autorité=homme est enraciné dans le paysage français :
- Réinventer les structures de nos communautés pour vivre plus concrètement le sacerdoce universel et permettre la participation de tous.
- Former nos membres d’église à une lecture approfondie des Écritures pour sortir du littéralisme stérile.
- Rendre visibles les femmes au service, pratiquer à leur égard une culture de l’honneur telle que recommandée en 1 Corinthiens 12 :23.
Ces propositions seront-elles suffisantes pour contrecarrer les mouvements qui sont en marche et qui recréent des murs et des cloisons à la faveur de différences de classes sociales, de genres ou d’origines culturelles comme si le Christ n’était pas venu abolir toutes ces barrières ? Nul ne le sait. Peut-être que non… Mais ce n’est pas ce qui compte vraiment. Martin Luther disait : ‘Si Christ revient demain, aujourd’hui je plante un arbre’, tant il était persuadé que chaque acte posé porterait du fruit. Si ce n’est aujourd’hui, ce sera dans l’éternité !
[1] Sur le même thème, lire également l’article de Marie-Noëlle Yoder ‘Hommes-femmes, dynamiques relationnelles’ sur ce blog. Article dont j’ai repris quelques points dans ce paragraphe.
[2] Sylvia Kaufman, éditorialiste et tout récemment promue directrice de la rédaction du journal Le monde, article du 10 octobre 2018.
[3] https://www.temoins.com/paternalisme-probleme-leglise/
[4] Ephésiens 4 : 11-12
[5] Dans Theology today, 42,2. (1985)

