Hommes-femmes: dynamiques relationnelles

Lors d’une conférence sur le « ministère féminin », une participante faisait remarquer que les chrétiens étaient très doués pour transformer des questions existentielles et personnelles en questions dogmatiques. En effet, discuter des Écritures est essentiel, mais cela ne doit pas se faire au détriment d’un juste regard sur les difficultés sous-jacentes auxquelles elles renvoient. Pour pouvoir aborder les Écritures de manière ouverte, quitte à être remis en question, il est bon de prendre le temps d’être honnête sur les difficultés inhérentes au sujet:

  • La facilité de rester entre soi. En discutant avec des responsables d’Église, il ressort parfois qu’il est plus simple de rester entre hommes pour diriger l’Église. Cela est d’autant plus vrai quand il y a eu des blessures. La facilité est de rester entre soi en parlant le même langage bien qu’ayant plusieurs dialectes. Cette tentation, présente depuis Babel, est interpelée par l’enseignement des Écritures qui exhortent à accepter la différence. Hommes et femmes ont des fonctionnements différents, mais sont invités à former l’unité dans la diversité. Cette question d’une communion dans la différence est un enjeu majeur du Nouveau Testament et de l’Église naissante. Une Église théologiquement fondée devrait répondre à cet appel de quitter l’entre soi pour une ouverture à la diversité. Adam avait besoin d’un vis-à-vis qui puisse l’enrichir. L’argument vaudrait bien sûr aussi dans la situation contraire si les femmes venaient à se faire trop présentes.

 

  • La peur du changement ou du conflit. Certains responsables n’ont pas d’avis clair sur la question du ministère féminin, ou sont clairement ouverts, mais préfèrent cependant maintenir les choses telles qu’elles ont toujours été. Le changement comporte à la fois un risque et un potentiel pour une Église et les responsables en place ne sont pas toujours prêts à le saisir. Il arrive que des membres d’Église menacent leurs responsables de quitter l’Église si une femme devait prêcher. C’est donc parfois par manque de courage que l’Église maintient un statuquo. Quand la situation n’évolue pas, elle peut être source de grande souffrance pour les femmes qui ont la conviction qu’elles sont appelées au service de prédication ou de direction et auxquelles on répète que « l’Église n’est pas prête ». Que fait-on pour qu’elle le devienne ?

 

  • Le paternalisme. « Plus j’y pense, plus j’estime que le paternalisme est le juste mot pour décrire et débloquer ce qui se passe dans les églises. Il décrit plus directement ce qui est en jeu mieux que les mots : patriarcat, sexisme ou misogynie. Le mot paternalisme décrit l’autorité des pères. Le père est à la tête de la famille avec femmes et enfants sous sa direction. Cette direction se veut bienveillante -comme celle de Dieu le Père-, mais il est le maitre. Papa sait mieux. » [1] Un homme est d’emblée dans une position de privilège qui peut l’empêcher de voir que d’autres ne le sont pas. Pour résumer brièvement en trois points : 1. Les capacités d’un homme ne sont jamais questionnées ou remises en question à cause de son sexe. 2. Les attentes et la pression sont souvent plus grandes vis-à-vis des femmes que des hommes. 3. Si un homme échoue, il est peu probable que son échec soit associé à son sexe alors qu’il y a de grandes chances que cela soit souligné chez une femme. Ceux qui y prêteront attention constateront que les 2000 ans de modèle patriarcal ont laissé des traces dans les fonctionnements institutionnels et cela au cœur même des fonctionnements d’Église. Le paternalisme n’est pas que le fait des hommes, mais d’un fonctionnement institutionnel global auquel les femmes participent aussi.

 

  • La difficulté à se soumettre les uns aux autres. Par nature, l’humain est orgueilleux et centré sur lui-même. Se soumettre à l’autre demande de l’humilité et celle-ci est exigée de tous ceux qui se revendiquent du Christ et particulièrement de ceux qui le servent au sein d’un ministère : hommes et femmes. Avouons-le, ce n’est pas toujours facile de se soumettre. Pourtant la Bible invite à la soumission mutuelle au sein de l’Église (Ep 5.21) : les femmes entre elles, les hommes entre eux, les femmes aux hommes et les hommes aux femmes. Jésus lui-même en a été l’exemple parfait. Si le Christ s’est ainsi soumis, aucune de nos résistances ne peut être valablement soutenue. La soumission mutuelle défie les rapports de force en les transformant et les relations hommes femmes en sont profondément enrichies lorsque cela arrive. Certaines femmes, contraintes à la soumission unilatérale, se sont parfois révoltées et ont malheureusement blessé et détruit des liens précieux dans l’Église. Une insistance sur la soumission mutuelle est porteuse d’espoir dans des relations hommes femmes renouvelées.

Ces deux derniers points posent la question du pouvoir – autorité et domination – au sein du corps de Christ. Le pouvoir est rarement nommé et pourtant bien présent dans toutes les structures, Église comprise. Il est parfois clairement attribué, et parfois plus occulte. En effet, interdire l’accès aux ministères de direction ou d’enseignement à quelqu’un de qualifié sous prétexte de son sexe, de son âge, de sa culture, de son statut social peut créer un pouvoir officieux au sein de l’Église. Ne pouvant pas exercer ses dons dans la lumière, la personne risque d’agir dans l’ombre. Cela peut être dû à un manque de sagesse de ladite personne, mais aussi à une reconnaissance tacite de son ministère par les membres de l’Église. Une ouverture au ministère des femmes permet de clarifier la question du pouvoir et d’éviter que certaines exercent un ministère de l’ombre qui dérègle la structure ecclésiale.

Pour avancer

Pour résumer, bien que s’inscrivant dans un contexte sociétal particulier, la question du rapport entre les hommes et les femmes au sein des ministères de direction s’est posé tout au long de l’histoire de l’Église et, pourrait-on ajouter, se pose aussi dans la société sur le plan des responsabilités liées à la direction. Le défi de l’Église aujourd’hui est de pouvoir relire les textes de manière communautaire sans pour autant sous-estimer les difficultés sous-jacentes à la question posée. Beaucoup d’Églises ont tenté de progresser sur ce chemin. Certaines ont décidé de reconnaitre les femmes dans des ministères de responsabilité, mais cela n’a pas toujours immédiatement permis de former une équipe riche en diversité. En effet, la situation actuelle est complexe et soulève deux points majeurs.

  • La visibilité du service. Du côté des femmes, l’appel à un ministère de responsabilité est souvent difficile à accepter à cause de la visibilité du service. Être vue, c’est prendre le risque d’être jugée et rejetée. Le manque de femmes, et donc d’exemples, impliquées dans les ministères de direction rend cette prise de risque particulièrement périlleuse et demande une confiance en soi importante. Quand une fille a été encouragée à croire en ses capacités à être en vis-à-vis avec des hommes et à se projeter dans des responsabilités, la réponse à l’appel en est facilitée à l’âge adulte. Cette vulnérabilité liée à la visibilité du ministère demande du soutien inconditionnel de la part des collègues masculins. Lorsqu’une personne est consacrée au service de l’Église, son appel et le discernement de l’Église ne doivent plus être questionnés sur la base de son sexe.

 

  • La charge que cela implique. Pour qu’une femme puisse se projeter dans un ministère, elle aura besoin d’être soutenue dans la charge qui lui incombe de manière générale. En effet, nulle n’est « wonder woman » et l’implication des femmes dans l’Église suppose une répartition des tâches pratiques (ménage, enfants, cuisine, etc.) plus équilibrée au sein du couple. Comme cela a déjà été évoqué précédemment, même les femmes qui n’ont pas ou plus la charge d’une famille ont souvent l’impression de devoir en faire plus que leurs collègues masculins pour que leur service soit apprécié. Comme pour les hommes investis dans des ministères, les femmes auront besoin de pouvoir libérer du temps et de l’espace mental pour servir l’Église.

Bien souvent la combinaison de ces deux facteurs décourage les femmes et les pousse à renoncer à exercer un ministère de direction. Pour citer deux exemples, une mère de famille enseignante à l’extérieur se verra souvent demander : « Mais où sont tes enfants ? » alors qu’il peut être tout naturel qu’ils soient de temps en temps en présence de leur père. Au sein des couples aussi, il n’est pas rare que des chrétiens cherchent à déterminer qui « porte la culotte » dans le couple en tentant de transformer le mari de la pasteure en homme émasculé. J’ai rencontré un homme qui dit de lui-même avec humour qu’il est la « femme du pasteur ».

Cette combinaison de la visibilité et de la charge peut décourager fortement celles qui souhaitent s’investir dans l’Église. En effet, déroger visiblement aux règles sociales implicites, c’est prendre le risque du jugement, du mépris et du rejet.

Certains disent que la place des femmes au sein de l’Église n’est qu’une question de génération et que les plus jeunes feront preuve de davantage d’ouverture à une collaboration homme femme au sein de l’Église. Malheureusement, le temps passe et une forme d’intégrisme, ou selon le point de vue de « retour à la parole », est aussi présente chez la jeune génération. Bien que des femmes soient progressivement présentes dans les ministères de direction et d’enseignement, leurs places restent fragiles et ponctuellement contestées. L’Église doit continuer à être vigilante sur les mécanismes qui sont à l’œuvre en son sein pour permettre une collaboration épanouissante entre hommes et femmes. Les femmes en situation de service ne sont pas des saintes ni des martyres. Elles ont besoin d’être respectées et sont appelées elles aussi à des relations pacifiées. Leurs ministères doivent être évalués comme le sont ceux des hommes, dans la prière et le discernement, mais elles auront aussi besoin de davantage de soutien pour continuer à exercer le ministère auquel Dieu les a appelés. À cause de la chute, les relents de machisme, de patriarcalisme et de sexisme teinteront les fonctionnements d’Église, mais le peuple de Dieu doit se positionner clairement et annoncer la réconciliation entre hommes et femmes servant ensemble et annonçant la nouvelle création, projet de Dieu en Jésus-Christ. Ainsi, par grâce, l’Église ne sera plus mutilée dans son témoignage prophétique. Elle pourra être un lieu de guérison où le « sacerdoce universel » tant prôné par les réformateurs serait réellement vécu et incarné jusqu’au jour où toutes choses seront faites nouvelles.

[1] Linda Woodhead, professeur de sociologie de la religion à l’université de Lancaster

http://www.temoins.com/paternalisme-probleme-leglise/

Extrait de l’article paru dans les cahiers de l’école pastorale 2017, cahier 104

Auteur : Marie-Noëlle

Marie-Noëlle est enseignante en théologie pratique et en éthique au centre de formation du Bienenberg (Suisse) et thérapeute familiale. Ses passions: les livres, les sushis et la rando.

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