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Laurent Descos, son témoignage face aux Écritures

Laurent Descos est pasteur à la FEEBF. Avant cela, il a fait ses études en Espagne. Il nous raconte aujourd’hui son parcours concernant la place des femmes dans l’Église. Un immense merci à lui pour son partage !

Ma curiosité fut piquée à vif.

J’étais étudiant à la Faculté de Théologie évangélique de Barcelone. Aussi loin que je me souvienne, le sujet du ministère pastoral exercé par une femme n’avait jamais été abordé de front. Lorsqu’un professeur prenait la parole sur le sujet c’était pour rappeler l’évidence : conformément à l’apôtre Paul, les femmes ne peuvent être dans une position d’autorité sur l’assemblée. Elles ont un rôle important, mais différent de celui des hommes.

Parmi les étudiants, sur ce sujet le discours ambiant tournait plutôt autour de la « philosophie du monde » qui pénétrait dans l’Eglise. Ce n’était guère difficile de trouver cette idée raisonnable : les paroles de Paul étaient effectivement limpides à comprendre. On ne voit pas bien comment, partant de là, des femmes pourraient devenir pasteures, si ce n’est par l’influence de la société qui nous entoure.

Certaines étudiantes se posaient naturellement la question de leur futur ministère. Comme partout, il y avait celles qui, bien conscientes de leur appel, ne se formalisaient pas beaucoup des freins qui n’existaient que dans la tête des autres. Mais il y avait aussi celles qui se trouvaient tiraillées entre l’appel de Dieu et les écrits de Paul.

Dans ce parcours de quatre années d’études, « l’évidence paulinienne » a pris du plomb dans l’aile. Très précisément, trois plombs. J’en ai un souvenir précis.

Le premier est venu d’un professeur qui a dit, en parlant de tout à fait autre chose : « Vous savez, ceux qui sont favorables au ministère pastoral féminin s’appuient aussi sur l’exégèse des textes ».

C’est la première fois que j’entendais cela. Première fois, vraiment, que j’entendais qu’il pouvait y avoir un fondement théologique à une telle compréhension des Écritures.

Cela m’a suffisamment troublé pour que je demande une référence. Il me conseilla « Femenino Plural », de Marga Muniz Aguilar, ouvrage tout à fait excellent (mais hélas non traduit en français).

Dans ce livre, j’ai effectivement découvert une exégèse solide des textes habituellement convoqués sur le sujet. Un monde nouveau s’est alors ouvert à moi : ainsi donc, ce n’est pas nécessairement « l’influence du monde » qui motive cette ouverture pour les femmes ? Il y a une argumentation exégétique, et elle tient la route ? Tu parles d’un scoop !

Le deuxième plomb fut une balle perdue. Le professeur qui en fut à l’origine visait tout à fait dans l’autre sens : « Le problème, affirma-t-il lors d’une discussion informelle entre deux cours, c’est que l’herméneutique qui conduit à accepter le ministère pastoral féminin est la même que celle qui conduit à accepter l’homosexualité ».

L’argument m’a fait bondir intérieurement.

D’une part, parce qu’il est fallacieux : la question n’est évidemment pas de savoir si notre herméneutique favorise ou non le fait d’accepter l’homosexualité, mais de savoir si notre herméneutique est correcte. Or, celle que j’avais trouvée dans l’ouvrage de Marga Muniz Aguilar était tout à fait conforme aux standards enseignés dans ma faculté.

Et d’autre part, parce qu’il est faux. Le positionnement traditionnel de l’Église sur l’homosexualité trouve sa source dans l’altérité physique du couple, clairement établie dans les deux premiers chapitres de la Genèse. A contrario, rien dans ces deux chapitres – qui nous présentent la création telle que Dieu l’a voulue – ne permet d’établir une quelconque autorité de l’homme sur la femme : en fait, c’est le principe d’égalité qui est clairement établi.

Finalement, le troisième plomb est venu d’un professeur invité : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous tous, vous êtes un en Jésus-Christ. », a-t-il lu en Galates 3.28. Puis il a fait le commentaire suivant : « Ni juif ni grec, ça a été réglé au premier siècle, comme en témoigne le livre des Actes des apôtres. Pour l’esclavage, il a fallu attendre le XIXème siècle. »

Puis il a ajouté : « Et ni homme ni femme, c’est pour quand ? ».

Percutant. Et pertinent.

Avec trois plombs dans l’aile, l’oiseau tournait en rond, mais il volait toujours. Je ne distinguais pas, à l’époque, à quel point cette question était importante dans la vie de l’Église.

C’est devenu beaucoup plus clair pour moi le jour où l’Église dans laquelle je suis devenu pasteur a voulu débattre du sujet. J’ai découvert à cette occasion qu’elle était loin d’être unanime sur la question. La réflexion, qui a duré deux ans, m’a mis en tension. Je me suis rendu compte que je supportais très mal les restrictions que certains entendaient imposer à mes sœurs. Et surtout, je me suis rendu compte que je ne me sentais plus libre d’encourager les femmes dans leur engagement à la hauteur de ce que j’aurais souhaité.

C’est là qu’a été tiré le plomb qui est venu achever l’oiseau. Il a pris la forme d’une conversation entre un frère et une jeune arménienne convertie quelques années auparavant.

Lui, a déployé devant elle toute l’argumentation habituelle de la soumission de la femme à l’homme dans l’exercice de l’autorité. Elle l’a écouté dans un calme absolu. Puis, quand il eut terminé, elle lui a simplement répondu : « Tu sais, je viens d’une culture où, toute mon enfance, j’ai été soumise à mon père. Ensuite, j’ai été soumise à mon mari. Puis on est venu en France, et il m’a quittée. C’est là que Dieu est venu à ma rencontre, et que j’ai découvert la liberté qui est la mienne en Christ. Alors tu peux bien me raconter ce que tu veux : ce n’est pas demain que je me remettrai sous la domination d’un homme. »

Dans mon parcours, c’est la liberté en Christ qui a définitivement plombé l’oiseau. J’ai approfondi la question, et je me suis rendu compte de la chose suivante : le monde est effectivement entré dans l’Eglise. Durant des siècles, le patriarcat ambiant a gangrené le corps de Christ.

Il est largement temps qu’il en sorte.

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