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Un président parfait ? « L’appel à l’action de Jimmy Carter » (1924-2024)

Quel héritage ?

Qui se souvient de Jimmy Carter, président démocrate américain de 1977 à 1981 ?  

La première chose que l’on retient de lui, bien souvent, c’est qu’il fût producteur d’arachides dans le sud profond des États-Unis. Et il semble que l’impression laissée par sa présidence à l’époque pourrait se résumer en un mot : cacahuètes !

Si on l’a jugé de président plutôt inefficace, aujourd’hui le recul de l’histoire permet une réévaluation plus positive de son mandat à la Maison-Blanche, notamment en ce qui concerne la politique étrangère.[1] « Carter chercha à infuser une moralité et des valeurs » [2]. Cela ne veut pas dire qu’il y ait toujours réussi.

Aujourd’hui, on s’accorde pour dire que ses accomplissements post-présidence forment son véritable héritage. Il a pu utiliser son influence pour poursuivre son but, notamment par l’établissement du Carter Center pour promouvoir la paix et les droits humains universels, y compris dans le domaine de la santé et de l’habitat. Ainsi, il a reçu, lui, le prix Nobel de la Paix, en décembre 2002, pour son travail en faveur de solutions paisibles dans les conflits internationaux, de la démocratie, et du développement économique et social.[3]

Mais notre but ici n’est pas de parler politique, mais de relever les motivations profondes de ce président démocrate évangélique. Carter a cherché à mettre en pratique une éthique chrétienne dans sa diplomatie et dans son activisme, dans le respect de tous, sans être moralisateur.

Auteur prolifique – de fiction, poésie, mémoires, méditations bibliques et même une édition de la Bible NIV avec ses réflexions personnelles, en plus de ses traités sociopolitiques – sa motivation et son approche se discernent dans un titre best-seller publié en 2014 : 

« Un appel à l’action : femmes, religion, violence et pouvoir »[4]

Fort de ses années d’expérience sur le terrain dans le domaine des droits humains, il prête sa voix pour dénoncer une violence mondiale croissante qui touche en premier lieu les femmes et les filles. Il y cite des témoignages de femmes de toutes les régions du monde et de toutes les religions confondues, pour faire entendre la réalité vécue. 

Une enfance dans le sud profond des États-Unis

Né en 1924 en Géorgie, dans un état esclavagiste jusqu’à son abolition en 1865, Jimmy Carter n’était pas, à priori, destiné à être l’auteur d’un tel livre. Cependant, ce qu’il vit de la discrimination raciale, décrite à travers ses souvenirs, a certainement contribué à aiguiser sa pensée quant à la manière de traiter les autres.

C’est en tout cas le point de départ de son livre. Il relève deux points de comparaison entre ce contexte local de racisme, et le sexisme :

C’est ainsi qu’il introduit la thèse de son « Appel à l’action » :

Des textes sacrés, Bible et autres, sont interprétés par des conducteurs religieux pour perpétuer leur affirmation que les femmes et les filles sont inférieures, et ainsi « disqualifiées pour le service de Dieu de façon égale » (p. 2).

Des conséquences dévastatrices

Carter affirme que les conséquences concrètes de ce système global touchent à tous les domaines de la vie, séculiers et religieux. 

Ce ne sont pas des paroles inconsidérées. Le livre a été écrit à la suite du Forum des Défenseurs des Droits Humains (2013). Carter a également voyagé dans de nombreux pays dans le cadre de son travail avec le Carter Center, et il relie son analyse à des constats plus larges concernant le recours à la violence, et la distribution des richesses. Par ses anecdotes et observations de terrain, il cherche à décrire comment les discriminations se construisent et fonctionnent.

Tout au long du livre, il traite de sujets comme l’incarcération et l’exécution des femmes, l’agression sexuelle et le viol, la violence et la guerre, l’esclavage et la prostitution, les violences conjugales, les crimes (meurtres) d’« honneur », le mariage d’enfants et les meurtres de dot, la politique, la paie et la santé maternelle.

Une foi évangélique

Jimmy Carter était profondément croyant, membre d’une église baptiste (de la Convention baptiste du Sud), diacre comme son père, enseignant biblique depuis l’âge de 18 ans, et évangéliste-missionnaire. Après sa présidence, sa classe d’école de dimanche pour adultes (pratique courante aux États-Unis) avait parfois un auditoire de 500 personnes.

Sa foi l’a profondément marqué, si bien que son activisme semble être une manière informée et intelligente de mettre en pratique l’enseignement de Jésus, à travers la « règle d’or » :

Tout ce que vous voulez que les gens fassent pour vous, vous aussi, faites-le de même pour eux : c’est là la Loi et les Prophètes (Matthieu 7.12, NBS)

Un souci majeur pour Jimmy Carter est de montrer de quelle manière les interprétations religieuses contribuent à ancrer et à magnifier la discrimination :

« Si on laisse croire aux hommes potentiellement exploiteurs de femmes que leur victime est considérée inférieure ou « différente » même par Dieu, ils peuvent en conclure qu’il est permissible de profiter de leur statut masculin supérieur » (p.19)

Il estime qu’il s’agit d’une des causes majeures de la « promotion et perpétuation des abus sexuels » (p. 12).

Ainsi, il inclut un chapitre sur l’interprétation des textes bibliques, dans lequel il explique la raison de sa rupture avec la Convention baptiste du Sud en 2000 : l’adoption par la Convention d’une position dite complémentarienne qui exclut les femmes des rôles de leadership dans l’Église.

Carter explique son approche herméneutique de la question :

Selon lui, c’est avant tout Jésus qui doit nous guider dans notre compréhension de la question. 

Il a été marié à Rosalynn pendant 77 ans. Lorsque les Carter ont quitté la Convention baptiste du Sud, pour fréquenter une église baptiste « plus traditionnelle » cela signifiait pour eux, une église qui permettait aux femmes d’exercer leur ministère. 

Conclusion

Jimmy Carter est mort à cent ans, en décembre 2024. Il avait une connaissance profonde de la Bible, qu’il a enseignée pendant toute sa vie adulte, et une connaissance profonde du monde, de ses courants politiques et sociaux, de ses tensions et de ses modes.

Pour lui, Jésus-Christ était son ancre, et son enseignement était le centre à partir duquel il vivait sa vie, conduisait ses relations et comprenait le monde.

Il faisait le lien entre la manière d’interpréter les textes bibliques (ou autres textes sacrés) et la façon dont on traite les femmes concrètement. 

Cela devrait nous interpeller, parce que Genèse 3 pose la domination masculine comme une des conséquences de la chute, pour toute l’humanité… et non comme quelque chose qui serait inscrit dans la création.

Carter souligne que le silence des privilégiés perpétue le système de domination.

Il écrit donc avec passion et fait de son livre un : Appel à l’Action.


Références

[1] Par exemple, ce court article de R.A. Strong, Professeur Émérite de Politique de l’Université Washington et Lee (Virginia), écrit pour le Miller Center, centre d’études non-partisan : https://millercenter.org/president/carter/impact-and-legacy
[2] En ligne : https://www.hrw.org/news/2024/12/29/jimmy-carters-human-rights-legacy
[3] En ligne : https://guides.libraries.emory.edu/c.php?g=1355520&p=10008005
[4] Jimmy Carter, A Call to Action : Women, Religion, Violence and Power; New York : Simon & Schuster, 2014

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