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Les prédicatrices cachées du Messie de Haendel

Inspiré de son écoute musicale personnelle, Léo Lehmann nous invite à le suivre dans une enquête sur le sens d’une parole ayant captée son attention …

Le « Messie » de Haendel fait partie de mon petit arsenal pour garder courage au fil des étapes de la vie. Je l’ai déjà réécouté de nombreuses fois, et j’éprouve toujours le même plaisir à en entendre les premières notes. De cette œuvre grandiose, beaucoup connaissent le célèbre « Hallelujah », ou encore le « For Unto Us a Child is Born » que vous avez peut-être entendu résonner à Noël.

J’aimerais évoquer ici un extrait moins connu où j’ai découvert ce que j’entends aujourd’hui comme un joyeux clin d’œil au précieux ministère d’annonce de l’Évangile par les femmes.

Le « Messie », joué pour la première fois en avril 1742, est divisé en trois parties où alternent chœurs et solos. La première partie évoque les annonces prophétiques de la venue du Messie et cette venue elle-même. La seconde développe ensuite son sacrifice, sa résurrection, la prédication de l’Évangile au monde entier, la révolte des nations et le triomphe de Dieu. La troisième, finalement, s’attarde davantage sur la victoire sur la mort et l’espérance éternelle qui est la nôtre.

L’ensemble du texte, composé par le librettiste Charles Jennens, est exclusivement constitué de versets bibliques. Et c’est un extrait de la seconde partie qui a arrêté mon attention. Après la résurrection et l’ascension, un chœur dynamique fait résonner les paroles suivantes pour évoquer les messagers de la Bonne Nouvelle annonçant l’Évangile sur toute la terre :

The Lord gave the word:
great was the company of the preachers
[1].

On pourrait traduire littéralement par :

Le Seigneur donna la parole :
Grande fut la foule des prédicateurs.

Comme on peut le découvrir aisément au moyen d’une petite recherche, nous avons là un extrait du Psaume 68 (67), verset 12[2]. Interpellé par ce passage, je l’ai cherché dans ma Bible. Mais à ma surprise, je n’avais pas là des « prédicateurs » ou « messagers », comme je l’aurais attendu à partir de l’anglais, mais bien des « messagères ». Même constat en comparant avec d’autres versions contemporaines : quelle que soit l’action précise qui leur est attribuée, on trouve là des femmes. Et pour cause : le terme hébreu mbaśrôt employé ici est un participe féminin pluriel du verbe bsr (בשׂר) signifiant « annoncer une nouvelle ».

Des messagères de bonne nouvelle

La Biblia Hebraica (BHS) compte 24 occurrences de ce verbe et de ses divers dérivés pour désigner des messagers et messages en tous genres. Il est généralement associé à des nouvelles positives. Le plus souvent, c’est le contexte qui précise le caractère positif de la nouvelle. Cependant, le terme semble clairement porter lui-même une nuance heureuse dans au moins deux versets (2 S 4.10, 18.20, cp. 1 R 1.42).

Dans le psaume 68, psaume de victoire, mbaśrôt peut sans problème s’entendre de façon semblablement positive. Il désigne des femmes porteuses de la bonne nouvelle du triomphe du peuple de Dieu face à ses ennemis. Par ses actes extraordinaires, le Seigneur leur a « donné une parole » qu’elles sont maintenant une « grande armée » à répandre. Avec en tête divers exemples bibliques de femmes célébrant la victoire des leurs (p. ex. Ex 15.20-21 ; 1 S 18.6-7), on imagine là ces femmes apprenant l’heureuse nouvelle et la transmettant de proche en proche jusqu’à ce qu’elle atteigne le plus grand nombre. 

De l’effacement à la pleine restauration

Seulement, l’histoire du texte a régulièrement fait disparaître ces femmes. Lorsque les traducteurs de la Septante (LXX) se sont trouvés face à ce terme, ils ont tout simplement choisi de le traduire au masculin[3].

Depuis lors, un certain nombre de traductions historiques semblent avoir fait l’impasse sur ces femmes. En français, Olivétan leur laissait encore place dans sa traduction de la Bible en 1535[4], comme le font toutes les traductions contemporaines que j’ai pu consulter, mais d’autres francophones semblent avoir davantage subi l’influence de la LXX :

Dans d’autres langues, il est plus difficile de savoir ce que le traducteur avait à l’esprit. Le « evangelizantibus » de la très influente Vulgate pourrait s’entendre au masculin comme au féminin. Plus proche de Haendel, la situation est semblable pour diverses versions anglaises, surtout anciennes[6] :

Haendel ou Charles Jennens avaient-ils perçu des femmes dans ce texte ? Malgré le sens un peu différent donné au verset, la Geneva Bible, publiée autour de 1560, et donc disponible à leur époque, aurait pu leur mettre la puce à l’oreille : « The Lord gaue matter to the women to tell of the great armie » (« Le Seigneur a donné aux femmes matière à parler à propos de la grande armée »). On retrouve également ces femmes un siècle seulement après Haendel dans la Young’s Literal Translation de 1862 : « The female proclaimers are a numerous host ».

La présence féminine dans ce verset n’avait donc pas été entièrement oubliée par les anglophones. Toutefois, le texte du « Messie » s’appuie essentiellement sur la version King James. Les paroles n’ont vraisemblablement été modifiées que pour des raisons musicales dans certains cas, comme dans notre extrait où l’on retrouve plutôt la Bishop’s Bible.

Certes, le « preachers » de Haendel, comme diverses autres formulations anglaises, pourrait tout à fait décrire des femmes. Je ne peux cependant m’empêcher de penser que ces formes grammaticales n’ont le plus souvent pas fait surgir de figures féminines dans l’esprit des lecteurs. Au-delà de mon intuition, des recherches tendent à montrer que même les formes épicènes, supposées neutres, engendrent une surreprésentation du masculin[7]. C’est probablement pour cela que plusieurs versions anglaises modernes les évitent et clarifient en employant le mot « women » (p. ex. NIV), tandis que les versions francophones parlent le plus souvent de « messagères de bonne nouvelle ». Ces femmes ont ainsi retrouvé leur place dans le Psaume 68.12.

De messagères à évangélistes

Mais pourquoi ce passage se retrouve-t-il dans le « Messie » ? Dans un article intitulé « Handel’s Messiah: Biblical and Theological Perspectives »[8], le théologien Daniel I. Block relève une intéressante connexion verbale entre notre passage et celui qui lui fait suite dans l’œuvre de Haendel. Le terme hébreu qui désigne ces messagères se retrouve en effet au masculin singulier (mĕbaśēr) dans un autre texte de l’Ancien Testament :

« Qu’ils sont beaux, sur les montagnes, les pieds de celui qui apporte de bonnes nouvelles, qui annonce la paix, de celui qui apporte de très bonnes nouvelles, qui annonce le salut, de celui qui dit à Sion : Ton Dieu règne ! » (Ésaïe 52.7)

Juste après notre extrait du Psaume 68, le compositeur allemand a placé Romains 10.15 qui cite ce passage d’Ésaïe pour évoquer les serviteurs de l’Évangile de Jésus-Christ : « ceux qui annoncent la bonne nouvelle ».

J’ai dit plus haut que les traducteurs de la LXX ont pris la curieuse décision de transformer le féminin du Psaume 68.12 en masculin. Si ce choix de genre est douteux, le verbe bien connu sur lequel leur préférence s’est portée est nettement plus inspirant et reflète très nettement la coloration positive de l’hébreu bsr : euangelizô (εὐαγγελίζω).

Quand on pense à l’importance que revêt ce verbe dans le Nouveau Testament, la chose est loin d’être anodine. En fait, si vous recherchez des « évangélistes » ou un « évangile » dans la LXX, vous tomberez systématiquement sur un passage où l’hébreu utilise le verbe bsr ou l’un de ses dérivés[9]. Et cette réalité transparaissait clairement dans certaines traductions du Psaume 68.12 disponibles à l’époque de Haendel. Il en va ainsi de la Coverdale Bible anglaise de 1535, « greate hoostes of Euagelistes », mais aussi de la traduction de Martin Luther, « grossen scharen Euangelisten », que connaissait probablement le luthérien allemand qu’était Haendel. On a donc ici très littéralement des « évangélistes ». Et cela n’a pas manqué de frapper certains lecteurs de la Bible. Au troisième siècle de notre ère, Origène fera ainsi appel à ce passage pour parler du ministère de prédication des apôtres et des évangélistes[10].

Ainsi, si la LXX a effacé les femmes du Psaume 68.12, elle a par contre fait entrer ce passage dans tout un réseau de passages de l’Ancien et du Nouveau Testament évoquant l’annonce de celui qui apparaît en Ésaïe 61.1 comme le mĕbaśēr, « messager de bonnes nouvelles », par excellence. Et bien que les hommes aient le plus souvent occupé le devant de la scène dans cette tâche, les femmes y ont pleinement leur place. 

Une réjouissante évocation

Au bout de ce parcours, l’association de ces femmes messagères de bonne nouvelle du Psaume 68.12 avec l’annonce de l’Évangile à toutes les nations me paraît merveilleusement évocatrice.

Pensez aux femmes au tombeau. Pensez aux collaboratrices de Paul. Pensez aux prédicatrices et pasteures en tous genres. Pensez aux monitrices d’école du dimanche. Pensez aux femmes missionnaires.

Pensez aussi à l’ensemble de celles qui ont œuvré en toute discrétion pour leur Seigneur, à l’image de celles que Celse, un ennemi de l’Évangile au 2e siècle, voyait avec mépris comme « ces sottes qui colportent l’Évangile au lavoir ».

Il est probable que les brillants esprits qui nous ont offert le « Messie » n’y ont pas vu ces femmes que j’y vois. De même, l’auteur humain du Psaume 68 n’avait certainement pas imaginé là davantage que des femmes annonçant la nouvelle d’une victoire sur les ennemis du peuple de Dieu.

Mais l’histoire de l’interprétation a fait son chemin. Lorsque j’écoute la magnifique fresque de l’Évangile composée par Haendel, je me réjouis de pouvoir aujourd’hui me souvenir à travers ce passage des premières prédicatrices de l’Évangile, et de celles qui leur ont succédé. En Jésus-Christ, Dieu a donné une parole, son « oui » à l’ensemble de ses promesses (2 Co 1.20). Je ne peux que rejoindre cette pensée : depuis l’avènement de la Parole, grande fut la foule des prédicatrices !


Références

[1] « Messiah », HWV 56, Partie 2, 35, « The Lord Gave the Word »

[2] On peut aisément trouver en ligne l’ensemble du livret du « Messie » traduit en français. Voir par exemple ici : https://www.lecen.eu/Default/doc/SYRACUSE/13159/trad-litteraire-le-messie-hwv-56-georg-friedrich-haendel?_lg=fr-FR

[3] Contrairement au français, le participe grec est clairement masculin ou féminin (ou neutre). Les traducteurs de la LXX ont fait de même en Esaïe 40.9, en utilisant le masculin alors que ce même terme apparaît deux fois au féminin singulier pour s’appliquer à des villes.

[4] Celle-ci peut être consultée ici : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040534s/f346.item

[5] Mbaśrôt est donc ici compris comme un pluriel abstrait, une option très peu suivie en général par les commentateurs.

[6] Je signale ici un site très utile pour la consultation de nombreuses versions anglaises anciennes : https://textusreceptusbibles.com/

[7] Pour un court article relatant une intéressante expérience à ce propos : https://www.inshs.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/langage-inclusif-pour-le-cerveau-le-neutre-nest-pas-neutre

[8] Daniel Block, « Handel’s Messiah: Biblical and Theological Perspectives », Didaskalia, 12 (2), p. 1–23 (https://cdn.sbts.edu/documents/icw/messiah.pdf)

[9] On trouve une exception notable en Joël 3.5 (2.32), où les traducteurs de la LXX ont pris par erreur un autre mot pour une forme de bsr.

[10] Voir Origène, Commentaire de l’Évangile de Jean, 1.48 ; Contre Celse, 6.2

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