Progresser en Église

J’ai raison. Un point c’est tout ?

C’est peu dire que le débat sur l’étendue du champ des ministères que pourraient exercer les femmes, et plus généralement à propos de ce que sont hommes et femmes, s’avère souvent passionné et houleux.

Naturellement, chacun de nous est plus réceptif à ses propres raisonnements, ses propres idées, ou celles auxquelles il est habitué. Mais l’Écriture nous met en garde : notre cœur est tortueux et peut nous égarer (cf. Jérémie 17 : 9).

J’aimerais nous proposer ici un petit exercice d’introspection sur la qualité des contributions que nous apportons les uns et les autres à ce débat, peu importe notre positionnement dans celui-ci. 

Quelle est la valeur réelle de mon opinion ? Ai-je des critères objectifs pour éprouver la manière dont j’argumente ? Ou bien au contraire, devrais-je exercer plus de prudence par rapport à certains éléments que j’avance ?  Il y a là des questions que nous aurons certainement intérêt à nous poser lorsque nous prenons part à ce débat, comme à d’autres d’ailleurs. 

Des critères pour éprouver mon opinion

Quels sont alors les éléments qui devraient me permettre d’évaluer la qualité de mon opinion, qu’il s’agisse des rôles que je pense devoir attribuer aux différents genres, de la place des femmes dans tel ministère ou de l’interprétation de tel texte biblique particulier ? J’aimerais en proposer quatre, tout en précisant que chacun d’entre eux me paraît devoir être nourri et accompagné par la prière, pour que le Seigneur conduise nos réflexions et nous éclaire selon son cœur. 

Le rapport avec les faits

Cela peut paraître évident, mais dans l’élan d’une argumentation il peut nous arriver de l’oublier : si nous espérons contribuer à la recherche de la vérité, il importe que notre argumentation ne perde pas le contact avec la réalité. Une affirmation peut me plaire ou me déplaire, mais est-elle vraie, fondée, éprouvée ? 

En matière de foi comme dans tout autre domaine, la connaissance qui autorise l’assurance est le fruit d’un travail approfondi, pas de la lecture de deux articles sur internet et du visionnage d’une vidéo sur Youtube. Trop de débats de société aujourd’hui sont cruellement parasités par des informations fallacieuses partagées uniquement parce qu’elles plaisent.

Quelles sont nos sources ? Quelle autorité peut leur être attribuée ? Si des anecdotes peuvent parfois utilement contribuer à saisir une vérité, il convient de garder à l’esprit, comme je l’ai récemment entendu, que le pluriel d’« anecdote » n’est pas « données ». Nos affirmations sur ce que sont les hommes ou les femmes, par exemple, sont-elles bien fondées ?

Dans la discussion, ce point doit aussi particulièrement nous rendre attentifs à la manière dont nous écoutons et prenons en compte le discours de l’autre. Notre argumentation se fait-elle de manière loyale, à l’écoute de la meilleure version de l’autre ? Ou se saisit-elle de toutes ses faiblesses éventuelles, voire déforme ses propos et lui intente des procès d’intention pour pouvoir le prendre à revers et faire taire ce qui nous déplaît ? Il nous faut refuser de nous laisser entraîner dans de tels procédés qui diluent la vérité (cf. Ps 1). 

Le rapport avec la Parole de Dieu

Si l’on parle de prendre appui sur des faits solides, pour nous chrétiens le fait qui prédomine sur tous les autres et nous conduit dans leur interprétation, c’est que Dieu a parlé. De quelque manière que nous envisagions la question des ministères des femmes, nous voulons que cette Parole de Dieu soit au centre de notre réflexion (cf. 2 Tim 3 : 16-17).

Il nous faut reconnaître que le défi est grand. La Parole de Dieu dit beaucoup de choses qu’il nous faut lire (dans différentes versions ou dans les langues originales), analyser dans le détail, interpréter dans leur contexte, tenir en équilibre et savoir appliquer de manière pertinente dans le monde qui est le nôtre. Bien sûr, chacun a sa personnalité, avec les choses auxquelles il est plus sensible. Mais chacun a également la responsabilité de veiller à ne pas s’en tenir seulement à ce qui lui parle, correspond à ses attentes ou le rassure, qu’il essayerait ensuite d’imposer à l’autre à coup de versets (« Que la femme se taise dans l’assemblée ! »).

Dans ma recherche de ce qui est vrai, je ne peux pas me contenter de mes passages favoris de l’Écriture. Il est tout à fait possible d’affirmer des vérités de la Parole de Dieu tout en négligeant les équilibres qui font le véritable Évangile.

Égalité, complémentarité, amour, soumission… tous ces concepts peuvent être montés en épingle si l’on ne prête pas attention à la manière dont ils s’articulent les uns aux autres. C’est de toute l’Écriture qu’il nous faut apprendre à tenir compte dans la construction de nos opinions. Si nous sommes à son écoute elle ne cesse jamais de nous interpeler et de mettre en lumière les angles morts de nos raisonnements (cf. Hé 4 : 12). La Bible n’est pas au service de ma pensée : c’est ma pensée qui doit être menée captive à son obéissance (cf. 2 Co 10 : 5).

Le rapport avec le reste de l’Église 

Il m’a paru intéressant de redécouvrir que l’adage souvent cité qui dit que « Tout protestant est pape, une bible à la main », est à l’origine une caricature de la manière dont la Réforme, à l’encontre de la pensée des Réformateurs, a à certains égards ouvert la voie à ce que chacun se prenne pour principal médiateur de la vérité :

Alors n’admettant plus d’autorité visible, 
Chacun fut de la foi censé juge infaillible ; 
Et, sans être approuvé par le clergé romain, 
Tout protestant fut pape, une Bible à la main
[1].

Dans l’élaboration de ma pensée, tant sur des faits généraux que sur ceux de l’Écriture, je peux tout à fait me tromper. Pour cette raison, il ne me faut pas me prendre pour le pape en imaginant pouvoir établir la vérité en solitaire (d’ailleurs la structure du catholicisme permet probablement au pape d’être mieux au fait de cet enjeu que nous ne le sommes parfois avec une approche très indépendantiste de la foi). Dans sa grâce, Dieu m’a placé au milieu d’une Église qui me précède, m’entoure, et me survivra à moins que le Seigneur ne revienne avant. Il est indispensable que je prenne conseil auprès de cette Église dans sa diversité théologique, historique, culturelle, géographique, et bien sûr sexuelle (cf. Pr 11 : 14 ; 15 : 22 ; Col 3 : 16). Les frères et les sœurs que le Seigneur a placés à mes côtés, ou à la pensée desquels il me donne accès par leurs écrits, sont autant d’opportunités d’éloigner mes raisonnements de ma propre folie et de leur donner plus d’équilibre.

Sans tenir compte de cela, je reste livré à ma propre intelligence et n’ai que ma prétention pour imaginer que mes analyses puissent davantage que d’autres approcher de l’objectivité. Suis-je donc prêt à prendre conseil sur les questions difficiles qui me préoccupent ? Mes opinions sont-elles étayées par une confrontation avec des personnes pouvant apporter un éclairage reflétant des positions opposées, et pas seulement basées sur des échanges avec ceux ou celles qui pensent de la même manière que moi ? Ai-je déjà lu des articles sérieux ou un ouvrage tenant une position différente de la mienne, en tentant honnêtement d’en saisir le meilleur ? 

Le rapport avec ce que je suis

Finalement, un quatrième élément me paraît devoir être relevé : en quoi l’avis que je défends est-il lié à ce que je suis intimement ? Nous ne sommes pas des êtres de pur raisonnement, et pouvons être influencés par toutes sortes de choses. Comment mes parents ou ma culture ont-ils façonné ma manière d’appréhender la définition des rôles entre les hommes et les femmes ? Quel est le rapport entre ma position et le milieu dans lequel j’ai grandi, les expériences que j’ai faites, les blessures qui m’ont été infligées ? En quoi ma manière de vivre dépend-elle de telle ou telle position et rendrait impossible une évolution à ce sujet ? Quels sont les potentiels conflits de loyauté auxquels je m’exposerais en tempérant ou modifiant ma manière de raisonner ? 

Je ne crois pas que nos avis, quels qu’ils soient, soient irrémédiablement conditionnés par les réponses à ces questions. Néanmoins, celles-ci nous aident à mieux prendre conscience des raisons de notre positionnement personnel dans le débat, et de la manière dont les controverses peuvent nous toucher. Ce n’est pas par hasard que certaines discussions suscitent en nous de vives réactions et que le fait de voir notre position fragilisée nous éloigne parfois d’un examen attentif des arguments en cause, nous amenant à négliger les points mentionnés ci-dessus. Ma manière de participer au débat ou d’y réfléchir pourrait être un indicateur que je suis en train de tenter d’affirmer un avis qui n’est pas aussi évident que je veux le laisser croire. 

En outre, une meilleure conscience de nous-mêmes et du chemin qui nous a conduit à adopter la posture qui est la nôtre nous aidera probablement à mieux respecter la personne de l’autre qui est arrivé à des conclusions différentes. 

Une sagesse à acquérir

À n’en pas douter, la prise en compte des divers éléments proposés ci-dessus, que ce soit à propos de la place des hommes et des femmes dans le plan de Dieu ou pour tout autre sujet théologique, nécessite temps et travail. Ceux et celles qui ont commencé à s’y consacrer dans leur domaine le savent : le champ de la recherche s’élargit sans cesse à mesure qu’on y progresse. Ce n’est pas pour rien que certains consacrent des années de leur vie à l’étude de la théologie avant d’envisager un ministère d’enseignement régulier au sein de l’Église. 

Faudrait-il alors réserver exclusivement la parole aux spécialistes qui ont le temps et les compétences pour cet exercice ? Si telle était ma position, je n’aurais pas osé proposer ces quelques lignes sur un sujet à propos duquel d’autres ont bien plus de compétences que moi[2]. En toute matière, et au temps opportun, il me semble légitime que la voix de chacun puisse être entendue. Quelle que soit l’autorité de celui ou celle qui s’exprime, sa voix reflète un positionnement, une situation, des préoccupations et des questions qui méritent d’être entendus. Et je peux imaginer que, si la recherche et la réflexion en quelque domaine que ce soit a pu progresser, c’est aussi parce que des personnes se sont aventurées un peu au-delà de leur champ de compétence initial. 

Mais chacun de nous devrait user pour cela de prudence. Toutes les voix peuvent être entendues, mais elles ne doivent pas être mises sur le même plan. 

L’apôtre Paul affirme à la fois l’action de l’Esprit en chaque chrétien et la diversité de ses manifestations, des dons qu’il distribue (cf. 1 Corinthiens 12). La tentation est grande de se penser compétent en toutes choses, mais il s’agit là d’une illusion. La sagesse nous appelle à reconnaître les limites qui nous ont été imparties, et la part qui revient à d’autres. 

Car s’il nous a été fait don de quelque compétence, ce n’est pas pour nous affirmer nous-mêmes, pour faire notre place, mais pour rendre gloire en vérité à un seul Seigneur. Où que nous en soyons dans le travail qu’implique l’élaboration d’opinions sérieusement fondées, sachons reconnaître ceux et celles auxquels le Seigneur a permis de faire déjà quelques pas de plus que nous sur ce chemin. Et plutôt que de nous poser trop rapidement en spécialiste autorisé à faire à tout-va des affirmations tranchées, il serait peut-être préférable pour nous et pour la qualité de nos relations que nous apprenions à employer peut-être plus souvent le conditionnel et des marqueurs de modération tels que « il me semble », « je pense », « d’après ce que je comprends ». 

Ces formules permettent de ralentir notre parole et nos écrits. Elles nous forcent à réfléchir un peu plus à la valeur de ce que nous disons et peuvent nous aider à conserver notre juste place.

Le potentiel de tension dans nos échanges s’en voit réduit : mes affirmations ne sont pas présentées comme étant une vérité absolue émanant d’un sage omniscient, mais comme la parole d’un être humain limité et conscient de ses limites, contribuant simplement à la recherche commune de la vérité. 

Réfléchissons-y : comment notre langue peut-elle nous aider à exprimer notre juste position dans l’humilité face au Seigneur et à nos frères et sœurs, plutôt que de s’enflammer pour nous faire jouer les sages et les grands ?

Vers des convictions humbles et fondées

Les quatre orientations proposées pour l’évaluation de nos raisonnements nous laissent du travail, et l’éventuelle faiblesse de nos positionnements par rapport à l’un ou l’autre de ces paramètres doit nous rendre vigilants. 

Les enjeux du débat sur nos possibilités de « servir ensemble », hommes et femmes, sont trop importants pour que celui-ci soit entravé par des raccourcis et des caricatures auxquels la paresse intellectuelle laisse trop vite le champ libre.

Au fil du chemin, et quel que soit le sérieux apporté à notre démarche, toutes les dissensions ne seront pas effacées, et des avis parfois tranchés continueront à s’opposer, jusqu’à ce que toute vérité soit révélée devant la face de notre Seigneur. Toutefois, si nous consacrons d’ici-là notre temps et notre énergie à prendre en compte ces quatre critères plutôt que de nous employer à nous écharper tout en faisant étalage de notre prétention, nous pourrons plus sûrement nous rapprocher ensemble de la pensée de notre Dieu, à son écoute.

Du travail difficile de la recherche, de la méditation, de la consultation, dans un esprit de prière, découleront des convictions qui, même si elles s’avéraient un jour erronées, devraient être ornées de ce fruit précieux que nous fait convoiter l’Évangile : l’humilité (cf. Ph 2 : 3-11). Oui, il y a bien une vérité à mieux connaître et à affirmer là où nous la percevons clairement, mais elle ne se laisse pas trouver par les orgueilleux (cf. Jc 4 : 6 ; 1 P 5 : 5). 

Léo LEHMANN, pasteur et mari de pasteure


Références

[1] Nicolas Boileau, Satires, Imprimerie générale, 1872 (première publication officielle en 1716), Volumes 1 et 2, p. 198.

[2] On trouvera par exemple une introduction très enrichissante à la démarche théologique dans Kelly Kapic, Petit guide pour apprentis théologiens, Éclairages, Charols/Aix-en-Provence, Excelsis/Kerygma, 2019, 141 p.. 


Sur ce sujet voir aussi :

Boîte à outils : Comment faire face aux conflits (de genre et autres) dans l’Église ? de Joëlle Sutter-Razanajohary

De l’urgence d’apprendre à interpréter la Bible et à dialoguer, de Marie-Noëlle Yoder.

3 comments on “J’ai raison. Un point c’est tout ?

  1. beralakala

    Merci pour cet article paisible et profond
    Dieu vous bénisse et vous garde

    J'aime

  2. Ping : Les conséquences du complémentarisme modéré – Servir Ensemble

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