Spiritualité

Esther confinée, mais en route pour l’égalité

A priori, nous sommes tous égaux face au nouveau coronavirus et au confinement, mais d’après les statistiques, la crise sanitaire souligne les inégalités de notre monde.

Si les hommes sont plus victimes du virus que les femmes, les femmes sont plus touchées par les conséquences économiques et sociologiques du confinement, en particulier le risque de violence conjugale se trouve nettement augmenté, une véritable crise dans la crise.

Confinement légitime

Cette privation de liberté personnelle, si étrange dans une démocratie, a pour but de nous protéger. Il ne s’agit pas d’une sanction, malgré les frustrations des uns et les craintes des autres.

Normalement, le confinement est une punition ; dans le but de réprimer la criminalité, on prononce des peines de prison.

Confinements abusifs

Trop souvent, la justice humaine est transformée en outil d’oppression politique. Dans nos milieux, nous sommes habitués à prier pour les chrétiens emprisonnés pour leur foi.

Des confinements abusifs existent depuis des millénaires. On trouve plusieurs exemples de confinement dans la Bible, et depuis quelques semaines j’ai entendu plusieurs références à Daniel dans la fosse aux lions, Jean à Patmos, l’apôtre Paul en prison, etc.

Mais n’y a-t-il pas d’exemples féminins ? Des exemples qui apporterait un encouragement à des femmes qui vivent des situations difficiles en confinement ?

La reine Esther était confinée !

On connaît bien l’histoire de la reine de Perse dans nos milieux évangéliques ; elle est souvent citée comme exemple parfait de soumission. Elle ne constitue pas une « menace » pour ceux qui veulent maintenir l’autorité masculine.

Mais c’est un regard trop réducteur et hâtif que celui qui « confine » cette femme biblique dans un stéréotype stérile !

Esther version « Disney »

Une version romancée du livre biblique décrit comment Esther, parmi toutes les jeunes vierges, gagne la faveur du roi de Perse. C’est la plus belle, la plus douce (après l’aubaine d’une année de traitements de beauté gratuits, dit le texte.) Elle remplace la précédente reine insoumise. Quand un complot menace la vie de son peuple d’origine, Esther obéit au conseil de son cousin Mardochée et s’approche du roi, empêchant le massacre de son peuple.

On night

 

 

J’ai juste vu un extrait du film de 2006, Esther, reine de Perse (One Night with the King) mais cela m’a largement suffit. Le chant du film donne un aperçu de l’extrême ‘romancisation’ de l’histoire.

 

 

 

 

Je traduis :

Une nuit avec le Roi
Change tout
Un jour dans Ses parvis
M’a fait changer de cap
Pour toujours
Un instant dans Sa présence
Je n’ai jamais été la même
Une nuit avec le Roi
Change tout

Une nuit avec le Roi
Change tout
Un jour dans Ses parvis
Pourrait te faire changer de cap
Pour toujours
Un instant dans Sa présence
Et tu ne seras plus la même
Une nuit avec le Roi
Change tout

Voici mon témoignage
Du désert jusqu’au Roi
Car c’était ma destinée
D’être choisie pour un temps
Comme celui-ci
Je ne savais pas
Que tous mes rêves
Pouvaient devenir des réalités
Puis j’ai vu Sa face
Et Son amour m’a captivée
Oui
Une nuit avec le Roi
Change tout

Ainsi, le roi de Perse devient un type de Christ et la nuit où Esther est introduite dans sa chambre pour perdre sa virginité évoque la rencontre spirituelle avec Christ, la conversion même, puisque cela fait changer de direction.

Dans cette version, Esther tombe amoureuse du roi ; ce mariage sera la réponse à tous ses rêves. (Comme si se convertir à Christ nous donnait une vie de rêve, sans difficultés.)

On ne peut pas accepter ce roman à l’eau de rose et ses conclusions erronées. Cela serait accepter l’inacceptable.

Esther version biblique

On ne trouve pas d’histoire d’amour dans le texte biblique, mais plutôt une histoire d’oppression et d’esclavage sexuel.

Les serviteurs personnels du roi lui dirent : Qu’on recherche pour toi, ô roi, des jeunes filles, vierges et belles. Nomme donc des inspecteurs dans toutes les provinces de ton royaume pour qu’ils rassemblent toutes les jeunes filles vierges et belles dans le harem de Suse la citadelle, sous l’autorité de Hégué, eunuque du roi et gardien des femmes, et qu’on leur donne des cosmétiques. La jeune fille qui te plaira deviendra reine à la place de Vashti. Cette proposition plut au roi, et ainsi fut fait.  (Esther 2 v.2 à 4 NBS)

Nous sommes loin de la vision biblique du mariage proposée dans Genèse 2 … mais nous sommes également loin d’Israël, au cœur de l’empire perse. Ici, une femme n’est pas une personne mais une commodité faite pour le plaisir de l’homme, un bien à cumuler pour prouver sa puissance et sa majesté. De plus cette commodité doit être « neuve ».

La jeune fille qui endossera l’identité toute faite de reine de Perse, n’a pas de voix, sa volonté n’est pas prise en compte, elle est juste un pion. Arrachée au siens, isolée dans un univers culturel très différent, dédiée tout entière à la sensualité.

Tout est fait pour la rendre docile et souple, littéralement, entre les mains du roi :

Le tour de chacune des jeunes filles d’aller chez le roi Xerxès arrivait au bout de douze mois qui lui étaient assignés suivant le protocole des femmes, car la période de leurs apprêts était ainsi remplie : six mois avec de l’huile de myrrhe et six mois avec des essences odoriférantes et des cosmétiques de femmes.
Lorsque la jeune fille allait vers le roi, tout ce qu’elle demandait lui était donné pour qu’elle l’emporte avec elle du harem à la maison du roi. Le soir, elle y allait, le matin elle rentrait dans un second harem sous l’autorité de Shaashgaz, eunuque du roi, gardien des concubines. Elle ne revenait plus chez le roi, à moins que le roi ne désire la voir et ne l’appelle par son nom. (Esther 2 v.12 à 14)

Une fois utilisée par le roi, elle pouvait être oubliée aussitôt, ou occasionellement rappelée au gré des envies du roi.

Ce n’est donc pas une histoire de Cendrillon à l’occidentale ! Ce roi égoïste dédié à la sensualité n’est pas un type de Christ. Toute cette exposition détaillée décrit un abus systémique, une violence psychologique, un « viol » institutionnel, car les jeunes femmes concernées n’ont jamais eu la possibilité de consentir.

C’est Hadassah, jeune juive déjà partiellement assimilée à la culture perse par l’adoption d’un prénom perse (le prénom perse imposé à Daniel était Belteshatsar) qui remporte le ‘prix’ d’être choisie comme reine. Le prénom Esther, étoile, est bien adapté à son nouveau rôle, car on exige d’elle seulement de briller par sa beauté.

Esther n’est donc pas « une femme soumise » mais « une femme subjuguée » au sens littéral d’être sous un joug. Elle est confinée pour le reste de sa vie dans le palais du roi, en permanence surveillée, avec une perte totale de liberté.

Dans tout ce chapitre 2, Esther est entièrement passive, comme si elle avait été complètement déshumanisée. Sans doute que l’auteur biblique veut souligner qu’Esther n’a rien fait ou manigancé pour devenir reine ; elle n’est pas séductrice, ou tentatrice. On ne la voit que de l’extérieur, à travers du regard objectif de l’auteur biblique, mais aussi à travers des regards masculins qui la minimise et la chosifie.

On ne doit en aucun cas utiliser cette histoire d’oppression pour encourager les femmes à être soumises à leur mari ! Et on devrait toujours clarifier le contexte.

Un seul indice dans le texte perce le voile qui cache la vraie personne derrière la beauté éblouissante. Alors qu’elle pouvait demander tout ce qu’elle voulait (v. 13), Esther ne demande rien (v. 15). N’essaye t elle pas de conserver, au moins dans son être intérieur, son identité juive, un peu comme Daniel en captivité s’est abstenu de nourriture succulente ? Esther n’était pas une participante volontaire à ce protocole infâme.

Soumise à Mardochée, son conseiller spirituel

On souligne aussi que Esther est soumise à Mardochée, car elle suit ses conseils. Le texte relève effectivement cette obéissance, au chapitre 2 v.10 et au v.20 :

Esther ne faisait toujours pas connaître ses origines, ni son peuple, comme le lui avait ordonné Mardochée. Esther faisait ce que lui disait Mardochée, comme lorsqu’elle était sous sa tutelle.

L’auteur biblique veut vraisemblablement montrer à quel point Esther est pieuse, agissant comme une fille envers son père. Ensemble, à la fin de ce chapitre, ils déjouent un complot contre le roi, Esther devenant le porte-parole de son tuteur à cette occasion. Le refus de Mardochée de se prosterner devant Haman, un prince distingué par le roi, indique son l’intégrité et l’ambiance de piété dans laquelle Esther a grandi. Lorsque Haman manipule le roi afin d’obtenir l’ordre de massacrer le peuple juif, Mardochée envoie à Esther un message urgent lui ordonnant d’intervenir auprès du roi ; ensuite il l’exhorte quant à la conduite à tenir :

Ne t’imagine pas que tu échapperas seule d’entre tous les Juifs parce que tu fais partie de la maison du roi. Si tu ne dis rien en cette occasion, le soulagement et la libération des Juifs surgiront d’un autre côté, alors que, toi et ta famille, vous disparaîtrez. D’ailleurs, qui sait si ce n’est pas pour une occasion comme celle-ci que tu es parvenue à la royauté
Esther 4 v.113b à 4

Ces versets contiennent la « citation clé » du livre d’Esther : malgré la circonstance éprouvante d’être l’épouse captive d’un roi à l’autorité absolue, Dieu pouvait faire concourir toutes choses au bien.

Ces versets sont devenus une source d’inspiration célèbre. Mais on ne fait pas justice ni à Esther, ni au texte biblique si on en reste là …

Mardochée soumis à Esther

Dans le chapitre 4, Esther devient subitement active et révèle enfin son caractère.

Ce qu’elle fait n’a rien à voir avec une obéissance enfantine, mais tout à voir avec la foi et l’action. Elle est face à une situation critique (d’où les paroles urgentes de son tuteur) et, d’un seul coup, il faut AGIR. Ne pas agir signifierait la mort. Combien ça devait être compliqué et effrayant, pour quelqu’un qui était habitué à subir, constamment surveillée, qui évoluait dans un milieu avec un strict protocole.

En effet, se présenter devant son époux-roi sans convocation était contraire au règlement et pouvait lui coûter la vie !

Voici ce qu’elle a fait :

D’abord, elle parle de « l’impossibilité » de ce que Mardochée lui demande de faire. Elle n’est pas bercée d’illusions, et elle prend la mesure de la situation. En effet, cela fait 30 jours qu’elle n’a plus été appelée auprès du roi (v.11). Il a une belle reine, certes, mais continue d’assouvir son appétit sexuel démesuré (ch.2 v.19). Elle ne va surtout pas compter sur sa seule beauté pour que tout se passe bien.

Puis avant de passer à l’action : elle fait un plan (ch.5) qui sera préparé dans le jeûne et prière et la dépendance de Dieu. Ensuite elle communique ce plan à Mardochée et lui demande de trouver des collaborateurs :

Va rassembler tous les Juifs qui se trouvent à Suse. Jeûnez pour moi, sans manger ni boire, ni la nuit ni le jour, pendant trois jours. Moi aussi je jeûnerai de même avec mes servantes. Sur quoi j’irai chez le roi, malgré la loi. Si je dois disparaître, je disparaîtrai !
Esther 4 v.16

Maintenant, c’est elle qui parle en utilisant l’impératif : Va. Elle devient le « leader » à ce moment-là. Et l’auteur du texte souligne bien ce changement :

Mardochée s’en alla pour faire exactement ce qu’Esther lui avait ordonné.
Esther 4 v.17

Elle est toujours victime des circonstances, mais, ayant discerné la justesse du conseil de Mardochée, elle trouve dans la dépendance de Dieu un ressort intérieur pour agir avec sagesse : ce qui est normal, personne ne peut  inciter quelqu’un d’autre à risquer sa vie.

Jésus a dit :

C’est pour cette raison que le Père m’aime, parce que je donne ma vie, pour ensuite la recevoir à nouveau. Personne ne me prend la vie, mais je la donne volontairement. J’ai autorité pour la donner et j’ai autorité pour la recevoir à nouveau. Cela correspond au commandement que mon Père m’a donné. »
Esther 4 v.17 à 18

Ainsi Esther acquiert une autonomie qui lui permet de devenir un type du Christ qui sauve son peuple.

Esther était une femme courageuse et autonome malgré les tensions de sa position d’épouse de tyran. Quand la situation est devenue critique, elle a pris la mesure des choses, elle a fait un plan et sollicité l’aide de collaborateurs, dans le but de rester saine et sauve.

Dieu n’est pas mentionné dans ce livre, mais l’auteur biblique veut démontrer qu’Il est là en arrière-plan ; c’est grâce à Lui qu’Hadassah gagne la faveur du roi et se trouve dans une position élevée (ch 2 v.9, 17 ; ch. 5 v.2). En cela, il y a des similarités avec la captivité du prophète Daniel. Mais comme elle était femme, l’exil avait des conséquences différentes et bien plus contraignantes pour elle.

Autre signification d’Esther, caché (de Ishtar, divinité perse). Je ne peux pas m’empêcher de penser à ces femmes victimes de violence, cachées aux yeux de la société pendant ce confinement censé protéger leur vie.

Victoria Declaudure

© mai 2020

2 comments on “Esther confinée, mais en route pour l’égalité

  1. Lydia Lehmann

    Merci Victoria pour cet article riche ! Cela fait du bien de réfléchir sur la situation d’une femme confinée. Merci d’avoir donné une voix à Ester et à toutes celles qui subissent un sort similaire au sien.

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  2. Claire Poujol

    Quel magnifique article sur Esther ! Un grand merci Victoria. Oui, de passive elle devient leader et Mardochée s’ efface un peu, fait ce qu’elle a demandé. quel modèle !

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