Textes bibliques

Hommes, femmes et enfants dans le mouvement de Jésus

Luzia Sutter-Rehmann
Prof. Dr. Luzia Sutter-Rehmann, enseigne le Nouveau Testament à l’université de Bâle

Le mouvement de Jésus, selon les évangiles, comptait des personnes «en grand nombre». Des «frères», des «sœurs», des «mères» et des «femmes» sont évoqués. Il est intéressant de noter que les «hommes» et les «pères» ne sont jamais mentionnés explicitement. Comment cela se fait-il ?

L’esclavage des femmes, des hommes et des enfants dans la société romaine constituait de bien des manières l’antithèse du mouvement de Jésus.

Le Nouveau Testament évoque des gens «en grand nombre» qui se joignaient au mouvement de Jésus. Ils venaient de partout et gagnaient leur vie de diverses manières (les femmes exerçaient même des professions que nous pensons traditionnellement réservées aux hommes) : il y avait des femmes qui collectaient les impôts, des femmes fonctionnaires, des travailleuses journalières, des paysannes, des femmes pêcheurs, des ouvrières de l’extraction du sel, des prostituées, des veuves, des présidentes de synagogue, des copistes, etc… Toutes aspiraient à apprendre ensemble et cherchaient dans leur détresse un avenir vivable.

Mais celui-ci devait d’abord être élaboré en commun. C’est ce à quoi Jean-Baptiste puis Jésus et enfin les évangélistes ont travaillé. Ils s’efforcèrent, à partir de ces personnes «en grand nombre» de former un peuple, un corps capable de résister à la violence quotidienne exercée par les Romains et de vivre en solidarité selon la Torah.

Les premiers chrétiens n’étaient pas des combattants solitaires. Les Écrits du Nouveau Testament sont extrêmement clairs à ce sujet.

Au premier siècle, lorsque ces écrits furent rédigés, l’idée que les chrétiens et les chrétiennes soient des ascètes célibataires était impensable.

Le fait que Simon-Pierre, disciple de Jésus de la première heure, ait été marié, est tellement évident que nous n’en entendons parler qu’indirectement – lorsque sa belle-mère est évoquée en Marc 1, 30. En Marc 10,1-12 on demande à Jésus si un homme peut permettre à sa femme de partir si elle veut Le suivre ou si lui-même peut Le suivre sans elle. Manifestement, cette question préoccupait beaucoup de personnes. Nous ne sommes toujours pas habitués à nous imaginer les disciples de Jésus mariés et ayant des relations. Malheureusement ce texte a été souvent interprété par la suite sous le titre : «Jésus interdit le divorce». Mais ce n’était pas son propos. Dans le judaïsme, le divorce était réglé du point de vue juridique : la violence dans le couple était interdite et en cas de «dureté de cœur» il fallait même divorcer. En fait, Jésus invite les maris explicitement à rejoindre les femmes dans leur vie de disciples (v.6-8) c’est-à-dire à ne pas les laisser partir seules. Selon le droit judaïque du mariage, ils auraient aussi eu l’obligation de survenir à leurs besoins : un homme était dans l’obligation de nourrir sa femme et ses enfants, même s’ils ne vivaient pas au même endroit. Jésus s’adresse à des gens qui vivent en famille – et c’est pour cela que juste après cette question de couple suit l’invitation explicite adressée aux enfants (v.14-16) : eux aussi font partie de la communauté de ceux et celles qui suivent Jésus !

 Solidarité dans la difficulté

 Il y avait malgré tout des personnes seules parmi les premiers adeptes de Jésus et parmi les premières chrétiennes : par exemple les veuves ou les femmes dont le mari était ouvrier itinérant et dont elles étaient sans nouvelles depuis des années. Et il y avait aussi sûrement des femmes commerçantes qui voyageaient loin et pendant longtemps. Ou d’autres qui avaient dû se vendre en esclavage pour éponger les dettes de leurs frères et sœurs, et de leurs parents.

Lors de la rédaction des évangiles après 70 de l’ère chrétienne, la situation en Palestine était précaire. La guerre juive avait été terrible. Tout comme dans le mouvement qui s’était créé autour de Jésus, il y avait des couples, des familles et donc aussi des femmes dans le mouvement d’insurrection de 70 contre Rome (Flavius Josèphe, Bell. 4.5o5) et parmi les défenseurs de Jérusalem assiégée. (Tacite, historien 5.13.3.) Josèphe mentionne par exemple que la femme de Simon ben Giora était chef militaire (Bell.4.503). Après la grande guerre, Josèphe estime à plus de 70.000 le nombre de femmes, d’hommes et d’enfants emmenés à Rome comme prisonniers. Beaucoup d’entre eux furent massacrés dans les arènes des pays méditerranéens pour le plaisir cruel du public. D’autres furent réduits en esclavage. Du temps de Jésus et au cours des décennies qui suivirent, la pauvreté touchait une grande partie de la population – tant en Palestine que dans l’empire romain dans son ensemble. C’est pourquoi nous trouvons partout dans les récits des évangiles des personnes et des foules qui demandent justice et travail, du pain et des secours. On trouve parmi elles Marthe et Marie de Béthanie, Myriam de Magdala. Et la femme qui avait oint Jésus de parfum. Elles représentent le groupe de celles qui se sont levées et se sont solidarisées avec le crucifié.

L’expression « les douze » évoque une communauté mixte.

Mais qu’en était-il du cercle restreint autour de Jésus, des « douze » ? Cette expression a une place importante dans les évangiles. Que signifie-t-elle ? Dans la tradition, on a le plus souvent compris qu’elle évoquait douze apôtres de sexe masculin. Ils ont été immortalisés dans d’innombrables représentations de la sainte Cène et cette tradition a légitimé la conception du ministère selon laquelle celui-ci est réservé uniquement aux hommes.

Mais le chiffre douze a déjà une signification dans l’Ancien Testament. Douze signifie en fait «tous», «tout le peuple» ou «toutes les tribus d’Israël». Douze est donc un chiffre collectif exprimant l’espérance. Il s’agit de la vision d’un peuple réuni et guéri à une époque où beaucoup avaient été dispersés par la misère et par la guerre. Dans les évangiles aussi, le chiffre douze renvoie à «tous», à la vision du peuple restauré.

Lorsque les évangiles racontent que Jésus était en chemin avec «les douze», ils ne veulent pas dire que Jésus se promenait avec une classe de douze élèves. Non, cette expression rappelle le caractère global du mouvement messianique, qui ne laisse personne en arrière et dont beaucoup de femmes faisaient aussi partie (Luc 8, 3). Du temps de l’apôtre Paul, 10 tribus avaient disparu depuis longtemps. Pourtant, celui-ci parle tout naturellement des «douze tribus» (Actes 26,7)

Les « douze » sont mentionnés par leur nom dans les évangiles dans les listes d’apôtres, mais le plus souvent ils s’appellent simplement « les douze ». Il est frappant de constater qu’ils ne sont jamais appelés «les hommes» (en grec : andres). Simon et Andreas, Jean et Jacques, les premiers disciples, sont qualifiés de «frères» (Marc 1, 16-19).

La «belle-mère» de Simon est pour sa part la première qui, guérie, ressuscite et sert (Marc 3, 30-31). Marthe, Marie et Lazare sont d’importants «frères et sœurs» à Béthanie. Les «mères» font partie dès le début du mouvement de Jésus qui est décrit comme un réseau social : comme une nouvelle famille avec des frères et sœurs et des mères (Mc 15, 40 ; Mt 27, 56 ; Jean 19, 26 ; Rom 16, 13). En revanche, il n’est pas fait mention de «pères». Cela doit tenir au fait que la puissance paternelle telle qu’elle était conçue dans le droit romain ne correspondait pas à l’esprit du mouvement de Jésus (Mt 23, 9) : «N’appelez personne sur terre votre père car vous avez un seul père qui est dans les cieux.»

Ce sont les grands propriétaires et les gouvernants qui prétendaient détenir le pouvoir paternel et se laissaient vénérer comme «seigneurs». S’adresser à Dieu en le nommant «Seigneur» et «Père» mettait en évidence le contraste entre sa «seigneurie» et celle que les gens connaissaient au quotidien.

La recherche sur les genres a mis en évidence le fait que les désignations «homme» et «femme» sont des constructions contingentes qu’il convient de ne pas sortir de leur contexte historique.

L’expression «homme» faisait partie du système de valeurs politico-culturel de l’empire romain. L’homme romain libre «dominait» sur les femmes et les esclaves, et avait en tant que père de famille droit de vie et de mort non seulement sur ses enfants mais aussi sur tous les membres de sa maisonnée. Lui-même pouvait se marier sans s’engager dans le cadre d’un contrat. Et il pouvait chasser sa femme de chez lui quand il le voulait.

Un tel comportement n’avait pas de place dans la communauté des disciples de Jésus. C’est pourquoi aucun des disciples n’est appelé «homme» mais bien justement «disciple» ou «frère». Bien sûr, il y avait des hommes dans le mouvement de Jésus, mais ils se comportaient comme des élèves et non comme ceux qui dominent, comme des serviteurs et non comme ceux qui se laissaient servir.

Article publié en allemand dans le magazine « Welt und Umwelt der Bibel » – « Wer waren die ersten christinnen? »  Nr.78, 20 Jg. 2015, sous le titre: « Männer Frauen und Kinder in der Jesusbewegung« . Traduction en français Marie-Noëlle Von der Recke.

Le dernier livre publié en allemand par Prof. Dr. Luzia-Sutter Rehmann: »La rage au ventre. Le thème de la faim dans le Nouveau-Testament« , Güterslof 2014

 

 

 

 

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2 comments on “Hommes, femmes et enfants dans le mouvement de Jésus

  1. Lydia Lehmann

    Merci beaucoup pour cet article très riche et intéressant qui ouvre de nouveaux horizons !!
    J’ai été interpellée par certaines affirmations que je trouve passionnantes mais qui me semblent mériter plus de précisions.
    – Oui, « les Douze » représentent le peuple dans son entier et cette symbolique est très parlante pour la constitution de la nouvelle communauté, mais est-ce suffisant pour affirmer que quand il est question des « Douze » dans les Evangiles, cela ne veut pas dire que « Jésus se promenait avec une classe de douze élèves » ? Certes, il n’y avait pas que les Douze, mais au-delà de la symbolique il me semble difficile d’affirmer que « les Douze » évoque une communauté mixte.
    – Quelles sont les ressources qui nous indiquent que parmi les femmes dans l’entourage de Jésus, « il y avait des femmes qui collectaient les impôts, des femmes fonctionnaires, des travailleuses journalières, des paysannes, des femmes pêcheurs, des ouvrières de l’extraction du sel,…, des présidentes de synagogue, des copistes. » J’aime beaucoup cette idée, mais cela m’intéresserait d’en connaitre les sources.
    – Qu’est-ce qui dans le texte et contexte de Marc 10 permet-il d’affirmer qu’il s’agit de la question de la suivance de Jésus ? La question est posée par des pharisiens qui n’avaient pas tellement la préoccupation de savoir s’ils pouvaient abandonner leur femme pour suivre Jésus.
    – La date de la rédaction des Evangiles indiquée est assez tardive… bien-sûr, c’est une question discutée parmi les spécialistes… mais d’autres datations sont possibles.

    Je précise que je suis toute à fait ouverte aux idées exprimées dans l’article, je suis pasteur(e) et désireuse d’avancer dans la compréhension de la nouveauté qu’apporte Jésus dans notre vécu de la féminité, de la masculinité…
    Merci pour tout le travail très précieux autour de ce site qui a déjà été à plusieurs reprises source de réconfort et d’encouragement dans mon ministère !!

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    • Marie-Noëlle

      Merci pour le commentaire. Ce sont de bonnes questions. Comme nous avons traduit cet article publié dans un magazine allemand, nous n’avons pas eu de contact direct avec le docteur Luzia Sutter Rehmann et nous n’avons donc pas la possibilité de lui poser ces questions ce qui est bien dommage. Nous nous sommes basées sur le sérieux de ses qualifications pour choisir de publier l’article. Effectivement, il ouvre de nouveaux horizons. A creuser, donc!

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