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« Qui nous roulera la pierre? »

Extrait du Livre à venir…

« … Les odeurs tièdes et les bruits feutrés de l’enfance me paraissent bien lointains aujourd’hui, alors que s’approchent de moi les premiers frimas de l’automne. Je le regarde arriver avec sérénité : j’aime ses flamboyances et la folie de ses coups de vent parfois rageurs, l’odeur fumée de ses terres humides.  De longues années me séparent  maintenant de cette nuit où une sombre tâche au plafond a été le témoin involontaire de la naissance en moi du désir d’écrire. Souvent, j’ai failli commencer et un nombre incalculable d’idées, de plans, ont jailli spontanément pour disparaître aussi rapidement qu’ils étaient survenus. Il y manquait toujours quelque chose, un je ne sais quoi d’indescriptible que donne la conviction que le temps est venu…

Depuis que j’ai franchi le pas qui sépare le service bénévole dans une église, d’une fonction salariée de ministre du culte, je sais au fond de moi que le sujet du livre que j’écrirai n’aurait rien à voir avec l’histoire tragique de ma famille. La jeune fille couchée sur le vieux lit de son aïeule est si loin de moi maintenant qu’il me semble presque qu’elle est une autre. Et pourtant je mesure pleinement combien elle est moi, combien je suis elle, puisque je commence  ce livre par rappeler son image et lui rendre hommage ! Sans elle, sans cette promesse en apparence absurde adressée à une tache d’humidité, ce livre n’existerait certainement pas.  Pas à pas, décennies après décennies, l’idée d’écrire résistait à l’usure du temps. Alors pourquoi écrire aujourd’hui? Quelle fidélité incongrue rattache  ce livre à ce vieux serment d’enfance ? Peut-être la conviction que le chemin que j’ai parcouru, franchissant de nombreux obstacles jusqu’au  poste de pasteur de l’église Baptiste d’Annecy, est susceptible de toucher le cœur de quelques femmes, et de les aider à  comprendre d’une manière nouvelle les liens existant entre leur réalité sexuée et leur spiritualité. Car laquelle d’entre nous ne s’est pas demandé un jour ce qu’elle aurait fait si elle était née homme ? Si les jeunes générations ne se posent plus que rarement cette question au niveau professionnel, il n’en va pas de même dans les églises où les femmes sont reléguées dans des tâches subalternes alors même qu’elles forment la part la plus importante de l’auditoire.

Toujours et partout, et ce depuis la résurrection, des milliers de femmes ont ainsi cheminé  dans leurs communautés, en se posant la question que se sont posé les femmes qui se rendaient au tombeau au matin de Pâques: « Qui nous roulera la pierre ? »…  Leur cœur était serré par l’incertitude.  Elles voulaient encore une dernière fois servir le Christ, selon les rites de l’époque, en l’embaumant. Mais un rugueux et pesant obstacle leur barrait la route. Alors même qu’elles cheminaient au petit matin, la pierre n’était déjà plus là pour les empêcher d’entrer dans la grotte et d’avoir accès au corps. Elles l’ignoraient. De même qu’elles ignoraient que le corps lui aussi avait disparu. Et la question roulait sans cesse entre elles : Qui ? Trouverons-nous quelqu’un pour nous aider? Quels bras masculins musclés pourraient bien être convoqués pour éliminer devant nous le dernier obstacle : la pierre qui fermait le tombeau. Malgré la peur des soldats, la crainte d’être finalement empêchées d’arriver au corps par cet ultime obstacle, elles sont parties avec foi et courage jusqu’à ce moment béni où elles ont vu que la pierre avait été roulée ! Stupeur et tremblement ! Les choses anciennes sont passées, voici, toutes choses sont devenues nouvelles…

Lorsque le Christ ressuscité les a rencontrées, il les a chargées d’un service autrement plus merveilleux que celui qu’elles imaginaient accomplir : Service traditionnel et exclusivement féminin, envers un corps mort d’un côté ; service innovateur, libérateur jusque-là réservé aux hommes,  auprès d’un corps vivant, de l’autre.  Que les femmes du monde entier entendent la bonne nouvelle : il a roulé la pierre ! Il a lui-même retiré l’obstacle qui empêchait les femmes -toutes les femmes- de vivre pleinement dans leur société, d’y être présentes, agissantes, innovantes.  Il a levé les interdits qu’un monde soucieux de préserver sa propre orthodoxie, avait accumulé devant les femmes. Il a roulé la pierre pour elles et les a choisies, elles, pour les envoyer comme messagères de bonne nouvelle auprès de leurs frères apeurés.

Depuis ce temps, c’est en lui que les femmes  doivent chercher la force d’agir et d’être. C’est en lui qu’elles trouveront la liberté à laquelle toutes aspirent.  Mais de nombreux obstacles se dressent encore devant celles qui souhaitent prendre la direction du jardin pour servir le Christ et son Eglise.  Des obstacles nombreux empêchent à nouveau les femmes, mais aussi les hommes, d’entrer dans la nouveauté d’un royaume où il n’y a plus ni homme ni femme (Galates 3 :28). Les mondes soucieux de leur propre orthodoxie s’ingénient à reconstruire toutes sortes d’obstacles. Sur le long chemin que j’ai entamé dans mon adolescence en m’approchant du protestantisme jusqu’à aujourd’hui, j’ai croisé des hommes et des femmes qui m’ont  portée au-delà de certains obstacles, m’ont encouragée avant que je ne trouve en moi-même les ressources suffisantes pour accomplir seule la dernière partie du trajet et entrer dans le ministère pastoral.  D’autres personnes (hommes et femmes) ont au contraire pesé sur moi en cherchant à lier sur mes épaules de lourds fardeaux qu’eux-mêmes n’étaient jamais disposé à soulever… La route a été longue, caillouteuse et éprouvante ; elle a traversé de nombreux chantiers de restauration et de guérison. J’aspire aujourd’hui – et c’est l’une des raisons d’être de ce livre- à voir se lever une génération de jeunes femmes plus libres, n’ayant pas été abimées comme j’ai pu l’être par des années de souffrance et de confusion, en proie au doute et à la culpabilité pour tout ce que je pouvais ressentir, souhaiter ou espérer. »

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À propos Joelle

Joelle est pasteur de la Fédération des Eglises Evangéliques Baptistes de France. Elle a à cœur de promouvoir la place des femmes dans toutes les sphères de responsabilité. Sa journée idéale: Un peu de jardinage, une randonnée (sans trop de dénivelé!) et un bon roman policier.

1 comment on “« Qui nous roulera la pierre? »

  1. Chacun de nous est un instrument de choix que le Seigneur a formé dans un objectif précis. Ce que nous appelons parfois « les épreuves de la vie » font partie de ce processus de formation, mais nous n’en tirons tous le bénéfice que lorsque nous y reconnaissons l’intention du Maître.

    Les différentes épreuves auxquelles est soumise la lame d’une épée (le feu, les coups, la trempe) sont considérées comme des « traumatismes » dans la pensée humaine, mais elles sont cependant nécessaires pour obtenir un « instrument de choix ». De toutes façons, quand l’instrument est prêt le Maître sait très bien lui dire devant tous « monte plus haut mon ami(e) ». A nous de ne pas résister.

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